Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/208

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Un soir pourtant je vis arriver Germer dans une agitation extraordinaire. — Capitaine, me dit-il, on va se battre demain, et nous n’en serons pas encore : on masse des régimens entre Ivry et Bicêtre, le combat sera sérieux. Permettez-moi, je vous en supplie, d’y prendre part. — Il ajouta qu’il connaissait un aide-de-camp du général X… et qu’il obtiendrait sûrement la faveur de se joindre à l’état-major ; puis il se mit en campagne, et revint deux heures après avec l’assurance qu’il pourrait assister à l’engagement du lendemain.

Nous étions cette nuit-là de garde aux avant-postes, près des Hautes-Bruyères. La nuit était très obscure, mais calme ; de temps en temps, un rayon électrique, partant de l’un des forts, jaillissait dans les ténèbres, et promenait son jet de flamme dans les profondeurs de la campagne ; tout s’éclairait alors, bois, coteaux, vallées ; on voyait apparaître en une vision rapide l’ennemi silencieux menant dans l’ombre ses redoutables travaux, les patrouilles furtives glissant au coin des bois, et les sentinelles prussiennes immobiles comme la mort, et que trahissait seule quelque rare étincelle allumée sur l’acier de leurs armes par la clarté magique. C’était vraiment un rare spectacle, et que rendait plus saisissant le solennel silence de la nuit.

Je ne pouvais dormir, et, le froid bientôt devenant intense, je me mis à marcher de long en large, en prenant garde toutefois d’éveiller mes compagnons. J’arrivai ainsi à un banc de pierre qui la veille au soir nous avait servi de table pour le souper, et sur cette pierre je vis Germer assis ; lui non plus ne dormait pas. Il me fit place sans rien dire. En face de nous s’élevait la chaîne élégante des hauteurs que domine la redoute de Châtillon. Plus bas, à nos pieds, Arcueil, Cachan, la vallée de la Bièvre, semblaient dormir dans un suaire de vapeurs glaciales ; mais l’obscurité nous cachait toutes choses, sauf dans les rares instans où passait comme un éclair le regard étincelant du phare. Tout surgissait alors, tout semblait revivre ; les arbres, les maisons, les rochers sortaient de l’ombre, pareils à des spectres qui se dressent hors du sépulcre, puis tout retombait au pouvoir de la nuit.

Qui peut dire d’où viennent nos pensées ? quelles vagues ressemblances ou quels contrastes évoquent nos lointains-souvenirs ? Ce petit coin de paysage que j’entrevoyais à peine m’en rappela un autre oublié depuis longtemps, un autre où j’avais fait une veillée d’un genre moins austère. Ce souvenir en ramena de plus anciens encore, et je me mis à remonter les longues étapes du passé. A mesure qu’avançait la nuit, je rajeunissais à vue d’œil ; la gravité de mon âge, celle plus lourde encore des événemens qui nous accablent s’évaporait à ce retour involontaire vers les équipées de ma