Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/209

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folle jeunesse. Je ne sais où j’en étais quand la voix de Germer me posa cette brusque question :

— Capitaine, savez-vous ce que c’est que la peur ?

— La peur !… mais oui, parbleu ! La première fois que je me risquai à faire une déclaration galante, je sus ce que c’est que cette maladie-là. J’étais plus mort que vif, et je tremblais comme la feuille du saule. Je n’avais pas tort, car au premier mot que je dis on me mit à la porte. C’était une jolie brune, à l’air éveillé et bon enfant ; mais elle était rudement fidèle à mon colonel… J’oubliais de dire que c’était son mari… Eh ! croiriez-vous que je n’ai jamais osé me représenter devant elle ; je demandai à permuter…

— Mais, capitaine, à la guerre, vous n’avez jamais eu peur, vous ? La première fois que vous avez vu le feu ?…

— Eh bien ! c’était en Afrique, sur la limite de nos possessions, tout près de Biskra… Une tribu s’était révoltée, il fallait la réduire, et dame ! les Arabes tirent bien,.. Je voyais à mes côtés tomber les camarades ; quelques-uns, les nouveaux, par un mouvement machinal courbaient les épaules comme s’ils eussent voulu se rapetisse, et j’entendais en même temps autour de mes oreilles un petit bruissement singulier… Il me fallut un peu de temps pour comprendre que c’étaient les balles qui faisaient ce sifflement, et alors, le croiriez-vous ? je ressentis une sorte d’émotion, et je secouais la tête malgré moi pour me débarrasser de ce bourdonnement… Pure affaire d’imagination !… Bientôt le combat devint terriblement sérieux, et je n’y pensai plus… Il est bien plus facile de mourir qu’on ne le pense.

— Ce n’est pas la mort qui est à craindre, capitaine, c’est la peur. J’espère cependant faire mon devoir aujourd’hui, ajouta Germer comme se parlant à lui-même.

— J’y compte bien, lui dis-je : vous avez fait vos preuves d’ailleurs, et nous savons tous que vous êtes brave.

— Il ne faut pas dire cela en ce lieu, s’écria-t-il avec émotion et en étendant la main devant lui ; il ne faut pas parler ainsi devant ces témoins qui sont là-bas et qui savent le contraire. Les bois, les vallées, tout ici m’accable, monsieur, et votre estime plus encore que le reste. Vous qui n’avez jamais eu peur, vous ne savez pas ce que c’est que ce vertige. Laissez-moi vous le dire avec la sincérité d’un homme qui va peut-être mourir dans quelques heures, et que cette pensée ne fait pas trembler, je vous le jure. Vous rappelez-vous, capitaine, le poste où vous m’aviez placé le matin du 19 septembre ? C’était un petit chemin creux, profondément encaissé, — d’un côté un mur presque à hauteur d’appui, de l’autre un talus couronné de quelques buissons. — J’étais adossé à