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avancer des forces considérables et engager une grande bataille. Cela n’entrait pas sans doute dans le plan de nos généraux, puisqu’au plus beau moment de la journée on rappelait nos soldats. Presque tous maugréaient, mais il fallait obéir et abandonner les points que nous avions si vaillamment emportés d’abord et défendus ensuite. La journée pourtant avait été glorieuse pour nous, et l’ennemi avait payé bien cher le droit que nous lui laissions de reprendre ses positions ; encore gardions-nous quelques avantages de terrain. Nos pertes d’ailleurs étaient peu nombreuses, et, sauf le désappointement de céder le champ de bataille conquis, tout le monde était satisfait.

Je revenais d’un pas alerte avec mes francs-tireurs, ceux du moins qui avaient pu me rejoindre, quand je fus abordé par un membre de la société de Genève. — Capitaine, me dit-il en me montrant sur la route une maison sur laquelle flottait le drapeau des ambulances, vous avez là un de vos hommes grièvement blessé.

Je le suivis dans une petite salle basse où sur des lits improvisés on avait déposé quelques blessés. Dans un angle, sur une chaise, il y avait une vareuse, une longue ceinture bleue et un feutre à plume noire, et tout près, sur un matelas, je reconnus Germer. Mon Dieu, qu’il était pâle ! et quel ravage en quelques heures ! La chemise, entr’ouverte et raide de sang, laissait voir la poitrine entourée de linges ensanglantés. Il était assoupi dans un sommeil qui ressemblait à la mort ; sa main droite serrait encore son fusil, dont il n’avait pas voulu se séparer. Debout à ses côtés, un sergent de mobiles le contemplait d’un air morne. — Il nous a tous sauvés, me dit-il ; mais il l’a payé cher.

Il était en effet tombé sur la barricade, où il était demeuré le dernier, et les Prussiens, après le combat, l’avaient rendu à nos infirmiers. J’interrogeai du regard le chirurgien, qui secoua tristement la tête.

Pauvre Germer !… Je vis en un instant passer comme dans un rêve les rues silencieuses de Fontainebleau, une maison paisible, deux jeunes filles, l’une près de l’autre, qui pensaient à leur frère, qui l’attendaient, qui à ce moment encore espéraient le revoir. Ah ! j’aurais donné de grand cœur tout mon bonheur en ce monde pour sauver cet enfant, pour prendre à mon compte les trois balles qui lui avaient fracassé la poitrine.

Je ne sais s’il entendit quelque bruit ou s’il devina ma présence, mais il ouvrit les yeux et me reconnut. — Et Châtillon ? me dit-il aussitôt avec un regard brillant de fièvre.

Il ne savait pas le résultat de la journée ; j’hésitais à répondre.