Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/222

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ils vont enfin se reposer ; les hommes tombent épuisés : la faim et le sommeil, telles sont les grandes exigences qui les dominent à cette heure. Quelques ombres apparaissent sur la route et nous demandent du pain. A Bétheniville, on nous abandonne une grange pour la nuit ; il est déjà tard, plusieurs de nous ne songent pas, au souper et s’endorment.

Le lendemain au milieu du jour, nous prenons la route de Machault. Les habitans nous font l’accueil le plus cordial ; ils n’ont pas encore vu passer ces foules de soldats qui lassent si vite les bons vouloirs des villes et des campagnes. Chaque maison ce soir-là se met en frais d’un bon dîner ; le feu flambe dans les cuisines, et le petit vin de paille des Ardennes coule à pleins bords. On cause de la France, de l’armée, de l’ennemi ; on porte des toasts à la victoire, la gaîté est partout.

Toute la journée du 24 se passe à Attigny ; les camps sont établis en dehors du village, les soldats de toute arme remplissent les rues et les maisons. C’est une mêlée au milieu de laquelle on ne peut ni circuler ni se faire entendre. Quand les troupes ont quelques instans de repos, elles oublient les fatigues d’hier, les dangers de demain. Les cabarets sont remplis comme un jour de foire ; on crie, on s’injurie, puis on reconnaît ses torts et on s’embrasse. Les conversations sont toutes personnelles, remplies par ces mille intérêts immédiats qui préoccupent les hommes quand ils vivent en commun ; à peine pouvons-nous saisir quelque allusion à la guerre. Des renseignemens exacts sur ce qui s’est accompli, bien peu de soldats sauraient en donner ; ils savent ce qui s’est fait à la lisière de tel bois, près de tel moulin ; ils peuvent conter des épisodes ; l’ensemble, ils l’ignorent. Aujourd’hui les hommes qui ont assisté aux luttes les plus décisives se sont souvent battus contre un ennemi invisible, et une bataille n’est plus qu’une série de manœuvres dont le général en chef seul saisit l’unité. Le soldat du reste, comme toutes les natures simples, ne sait ni observer ni bien voir. Il se bat avec un courage intrépide ; s’il est vainqueur, tout est bien ; s’il est vaincu, on l’a trahi. Le plus souvent il ne s’élève pas à une conception plus haute de la stratégie. L’entrain des troupes ne paraît pas atteint par nos précédens revers. « Nous étions un contre sept, soyons un contre un, et nous verrons ! » Seuls les régimens qui sont venus par le chemin de fer de Belfort à Châlons paraissent moins ardens : il leur a manqué le stimulant des bivouacs et des marches forcées ; puis ils raisonnent davantage, les journaux, qu’ils citent sans cesse, ont ébranlé leur confiance.

Le désordre est extrême autour de nous ; la bête surexcitée a des exigences brutales, la vulgarité se montre sans scrupule. Cependant