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jouera quelques jours encore, sont le cœur et la pensée de ces milliers de victimes ; leurs rêves se sont évanouis, et toutes leurs plus chères espérances n’ont été que l’illusion d’une heure ; les mitrailleuses et les canons ont fait leur œuvre.

A Mouzon, nous allons droit chez un riche fermier pour lequel nous avons une lettre. Pierre D… a sa maison encombrée ; une quinzaine d’hommes, tous ses parens, se sont réfugiés chez lui et n’osent plus retourner à leurs demeures. Notre hôte a dû donner à l’ennemi douze bœufs, quatre chevaux et le reste à l’avenant. Il n’a plus même le blé nécessaire aux semailles.

Le matin avant de partir, nous voulons voir le village ; nous comptons une dizaine de maisons brûlées. Les ambulances privées sont nombreuses ; c’est comme au Chesne, la charité des habitans est complète. Un hôpital français est installé dans un vaste édifice ; les Prussiens ont aussi plusieurs lazarets. Nous regrettons de ne pas pouvoir nous arrêter pour comparer les différences d’installation ; mais il nous faut coucher ce soir en Belgique. Nous rentrons pour remercier nos hôtes.

L’armée saxonne a commencé à défiler sur la route de Mouzon au Chesne ; tous nos convives de la veille sont dans la cave, de peur qu’on ne les prenne en réquisition. Le corps d’armée vient de Sedan ; l’infanterie a un air plus martial que les divisions bavaroises et wurtembergeoises que nous avons rencontrées hier. Elle défile musique en tête, jouant des polkas et des valses qui nous rappellent les plus mauvais orchestres des fêtes champêtres dans la Forêt-Noire. La cavalerie est admirable ; ces hommes aux larges épaules, aux cheveux blonds, à la figure empourprée, d’une santé florissante, solidement assis sur de beaux chevaux, paraissent sous leurs casques, leurs cuirasses étincelantes, leurs tuniques blanches, des soldats du moyen âge. Telle devait être l’escorte de Barberousse partant pour la croisade ; tels sont les chevaliers allemands peints par Holbein et son école. Ce n’est pas l’entrain comme nous l’entendons, ce n’est pas le courage vif et ardent qui frappe dans ces hommes, c’est la solidité. Viennent ensuite les hussards rouges. Aussi loin que peut porter la vue, la route de Sedan est couverte de soldats ; nous ne saurions plus attendre, ni songer à remonter ce flot armé ; nous nous décidons à partir pour Douzy et Francheval.

La route de Douzy est déserte ; seulement à la sortie de Mouzon quelques paysans requis par le maire enterrent des chevaux. La pluie, qui n’a pas cessé depuis le matin, continuera jusqu’au soir. Nous ne rencontrons que quelques hospitaliers de Saint-Jean, des membres de l’ambulance suisse qui voyagent isolément, et des uhlans qui font la police de la route. Tout ce chemin longe de magnifiques vallées ; devant nous se dessinent les collines de Sedan.