Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/243

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Au haut de la côte qui domine le village de Douzy, nous faisons une halte dans la maison isolée d’un tisserand. Il n’y reste plus que les murs : les Prussiens ont tout pris, non-seulement le linge et les vivres, mais jusqu’à la batterie de cuisine. Ce pauvre homme nous raconte, les larmes aux yeux, la brutalité des vainqueurs et les exactions qu’ils ont commises autour du village. Quelques soldats occupent Douzy. Comme au Chesne, toutes les portes conservent des inscriptions à la craie : « logement pour un capitaine, » — « réservé au général, » — « logement pour trois sous-lieutenans, » — « écurie pour huit chevaux. » L’enquête, une fois faite, a servi à tous les régimens qui ont passé là.

A une lieue de Francheval, nous croisons quatre uhlans, puis quatorze ou quinze, et enfin un escadron. Quelques instans après, nous traversons un convoi de prisonniers français ; ils sont deux mille. Quelques cavaliers et deux cents soldats de la landwehr en tête, autant à l’arrière, quelques autres de cinq pas en cinq pas sur les flancs, c’est là une force bien peu imposante pour conduire des grenadiers de la garde et des chasseurs d’Afrique ; je n’ai pas eu depuis mon départ une plus douloureuse impression. Ces hommes dans toute la force de l’âge, à la figure énergique, sont conduits par des gardiens qui paraissent être des enfans. D’un geste ils pourraient se délivrer ; mais les Ardennes entières sont à l’ennemi, le cercle de fer ne peut se franchir, la nécessité est inexorable. Ces malheureux sont l’image du désespoir. Le convoi est suivi d’un autre, composé tout entier de soldats de l’infanterie de marine ; eux aussi, ils ont bravement fait leur devoir, on le voit à leur profond abattement. Voilà donc ce qu’ils sont devenus, nos amis d’Attigny et de La Neuville, ces hommes que nous avions laissés si gais, si intrépides, qui se réjouissaient à l’espérance de rencontrer l’ennemi, et ne demandaient qu’à se bien battre. Cette, grande armée qui sortait l’autre jour de Reims défile maintenant par groupes de 2,000 hommes sur les routes des Ardennes, conduits par les plus tristes soldats de l’Allemagne.

A Francheval, nous dînons chez M. D…, ancien notaire ; il revient du bois de Muno, où il s’était enfui pendant la canonnade de Sedan ; . sa maison a été entièrement pillée, on a pris même l’argent, qui cependant était caché, il ne lui reste plus que la blouse et les vêtemens avec lesquels il était parti.

Il nous faut marcher trois heures encore, prendre à travers les bois et les champs pour gagner du temps. En passant à Pouru-aux-Bois, on nous donne des nouvelles rassurantes sur la blessure du maréchal Mac-Mahon, arrivé depuis la veille. Les habitans de Francheval, qui avaient fui, reviennent en foule ; ils ont campé dans les bois tous ces jours-ci, la plupart tout près de la Belgique