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donnés par la légende ne soient pas exacts, peu importe ; ce qui est certain, c’est le rapport entre le nombre des tribus et des curies d’une part, des soldats de l’autre. La structure de l’armés était la même que celle de la cité. L’armée n’était pas encore distribuée, comme elle le fut plus tard, en manipules et en cohortes. Chaque homme avait le même rang au combat que dans la cité ; sa place était marquée dans sa tribu, dans sa curie, dans sa gens. De même que dans les comices de cette époque on votait par familles et par curies, c’était aussi par familles et par curies qu’on se groupait pour combattre. Chacun de ces corps conservait son unité à la guerre comme dans la vie civile et politique. L’armée était un assemblage, non d’individus distribués au hasard ou d’après des règles purement militaires, mais de petits corps constitués à l’avance d’après les règles qui régissaient la cité.

Lorsqu’il y avait une guerre, voici vraisemblablement comment les choses se passaient. Sur la convocation du roi, chaque gens accourait en armes du petit canton qu’elle occupait sur le territoire. Les diverses gentes qui appartenaient à la même curie se groupaient entre elles, les curies d’une même tribu faisaient de même, enfin les trois tribus formaient la légion, l’unique légion de ce temps-là. La cavalerie s’organisait de la même façon. Chaque gens fournissait un cavalier ; les dix cavaliers d’une même curie formaient l’escouade qu’on appelait décurie, et dix décuries composaient entre elles une centurie. Les trois centuries de cavaliers correspondaient aux trois tribus, et portaient les mêmes noms qu’elles.

On voit bien que cette division de l’armée n’était pas arbitraire et n’avait pas dépendu de la volonté des rois. Elle était liée à tout l’ordre social et religieux de cette époque. Lorsque Tarquin essaya de la modifier, les patriciens lui opposèrent une insurmontable résistance, et leurs dieux firent même un miracle pour prouver que quiconque touchait à l’organisation militaire portait atteinte en même temps à l’ordre civil et à la religion même.

Le commandement était dans l’armée ce qu’il était dans la cité. Au sein de chaque groupe, le chef militaire était le même homme que le chef civil et le chef religieux. La gens marchait sous les ordres de son pater, la curie sous les ordres de son curion, la tribu sous les ordres de son tribun. Le roi, chef suprême de la cité, était aussi le chef suprême de l’armée. Ainsi cette armée de la cité primitive ressemblait quelque peu à nos armées féodales du moyen âge, qui étaient des réunions de petites troupes marchant chacune sous la bannière de son chef naturel et réunies toutes sous les ordres du chef souverain.

Cette armée des premiers temps était l’image parfaite de l’état.