Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/305

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Tout citoyen était soldat, et il n’y avait de soldats que les citoyens. Il y a toute apparence que les plébéiens, qui ne faisaient pas encore partie de la cité et ne jouissaient d’aucun droit civil ni politique, ne faisaient pas non plus partie de l’armée, du moins dans les corps réguliers ; mais les cliens, qui étaient à cette époque bien distincts des plébéiens et qui avaient des droits civils et politiques, figuraient dans l’armée comme dans les comices. D’ailleurs les rangs étaient fixés dans l’ordre militaire exactement comme ils l’étaient dans l’ordre des choses civiles et religieuses ; le client devait toujours obéir, le patricien seul pouvait commander.

Les mêmes idées et les mêmes habitudes qui régnaient dans la cité régnaient aussi dans l’armée. C’était le temps où une religion étroite et rigoureuse enveloppait l’homme, l’enchaînait, réglait tous les actes de sa vie. Cette religion ne le quittait pas à l’armée. Comme il y avait un foyer public dans la ville, il y avait un foyer dans le camp. L’armée portait avec soi son feu sacré, son autel, ses dieux. Elle emmenait des prêtres de toute sorte, et faisait chaque jour des sacrifices et des cérémonies. De même qu’une assemblée du sénat ou du peuple ne pouvait se tenir sans l’autorisation des auspices, il fallait aussi à l’armée pour chaque combat, pour chaque manœuvre, à chaque marche ou à chaque campement, que les auspices attestassent que les dieux étaient présens et qu’ils étaient favorables. Une telle armée combattait réellement pro aris et focis, pour ses foyers sacrés et ses autels. Elle combattait pour ses dieux, et ses dieux à leur tour, les dieux nationaux combattaient pour elle. Les drapeaux étaient en ce temps-là des emblèmes religieux. Les chants de guerre étaient des hymnes sacrés. Les revues étaient des fêtes de la religion. Il y avait une cérémonie pour la fabrication des boucliers, et une autre pour la purification des trompettes. Le triomphe n’était pas autre chose que le sacrifice d’actions de grâces que le général vainqueur devait aux dieux de la patrie.

Ainsi la religion, dans cette première époque, régnait aussi souverainement dans l’armée que dans la cité, et imposait à l’une autant qu’à l’autre son esprit et ses règles. Or cette religion était celle des patriciens. En même temps qu’elle garantissait leur toute-puissance dans la société, elle assurait aussi leur autorité à l’armée. L’armée romaine était donc constituée en ce temps-là suivant les idées et les intérêts du patriciat, et l’on peut dire qu’elle était, sous le commandement nominal du roi, une armée essentiellement patricienne. C’est pour cela que les rois, ennemis naturels de la caste aristocratique, firent effort pour renverser cette constitution militaire. Tarquin l’Ancien y échoua ; mais son successeur y réussit,