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à ce moment-là. C’est Marius qui le premier donna les aigles aux légions. Or cette innovation est significative. Auparavant chaque corps d’armée avait eu, en guise d’étendard ou de drapeau, un emblème sacré qui représentait l’ancienne religion de la cité, et qui avait un caractère national. Au contraire l’aigle, qui n’avait rien de commun avec l’ancienne religion latine, qui ne se rattachait à rien de national, était un symbole purement militaire, et ce symbole marquait mieux que toute autre chose la séparation profonde qui s’établissait entre l’armée et la cité. L’aigle, adoptée par Marius, le fut ensuite par César, et devint l’emblème des armées de l’empire. Ce ne sont pas les aigles romaines qui ont conduit les légions à la conquête du monde ; elles les ont conduites au renversement de la république.

Marius fit une autre innovation : il engagea des volontaires. Cette sorte d’enrôlement, dont on n’avait vu d’exemples que dans quelques momens de crise, était contraire aux habitudes et aux principes de la république romaine. Avant Marius, on n’était pas soldat parce qu’on voulait l’être, mais parce qu’on était forcé de l’être ; tout homme qui faisait partie des classes était nécessairement soldat, et à l’appel du consul il devait donner son nom : en un mot on était soldat en vertu de la loi et parce qu’on était citoyen. A partir de Marius, ces appels légaux disparurent peu à peu ; fut soldat quiconque voulut l’être : on ne fut plus soldat parce qu’on était citoyen, mais parce qu’on avait du goût à être soldat.

Dès lors le service militaire cessa d’être un devoir à remplir envers la patrie, et devint un métier, un moyen de vivre, un moyen de s’enrichir par la solde et surtout par le butin. Les prolétaires y entrèrent en foule. Ils avaient la haine du travail, et non pas la haine de la guerre. Si la guerre était rude, elle l’était moins que l’agriculture et l’industrie ; elle satisfaisait les passions et les convoitises.

Ces prolétaires, devenus soldats, prirent en horreur la vie civile. Ils eurent des goûts, des intérêts, des besoins, qui n’étaient pas ceux des citoyens. Ils se séparèrent si complètement des citoyens que bientôt ce fut leur faire injure que de les appeler quirites. Ils aimèrent le drapeau plus que la patrie.

Ces soldats, pour qui la guerre était un moyen de s’enrichir, attendaient tout de leur chef, car le chef seul distribuait les dons, les grades, les récompenses, l’argent, les terres, que l’on pouvait convertir en argent. Naturellement ils détestèrent celui qui donnait peu, et ils aimèrent celui qui était prodigue. Ils se dévouèrent à leur général, exactement comme les citoyens d’autrefois avaient été dévoués à leur patrie ; leur fortune fut liée à celle de ce général.