Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/317

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étranger à tout système politique, comme sa vie entière le montra bien, il ne voulait se lier à aucun parti, et ne poursuivait qu’un but d’ambition personnelle. Crassus différait peu de lui ; dans la guerre civile entre Sylla et les successeurs de Marins, il avait enrôlé une troupe à ses frais, il avait parcouru l’Italie en rançonnant les villes, il avait ensuite essayé une aventure en Afrique, et avait fini par se mettre sous le patronage et sous les ordres de Sylla. Pompée et Crassus étaient donc deux chefs de guerre sans mandat régulier, sans autorité légale, exactement comme Lépidus et Sertorius. Des quatre, le sénat en choisit deux pour combattre les deux autres, et c’est uniquement pour ce motif que Pompée et Crassus nous apparaissent à ce moment de l’histoire comme les chefs du parti sénatorial contre un soi-disant parti populaire. Lépidus et Sertorius furent détruits ; mais, lorsque Pompée revint d’Espagne avec son armée, il rencontra Crassus, qui avec la sienne avait vaincu Spartacus ; les deux généraux et les deux armées furent en présence, comme autrefois Sylla et Fimbria, ou comme Sylla et Ma-rius. Cette fois les deux chefs, au lieu de se combattre, aimèrent mieux s’associer provisoirement. Ils s’établirent tous les deux côte à côte aux portes de Rome avec leurs deux armées, et, maîtres de l’état conjointement, ils se partagèrent le consulat. La république ce jour-là fut encore une fois à la disposition des armées, et, si elle ne périt pas tout de suite, c’est qu’au lieu d’un seul chef de guerre il y en avait deux qui se faisaient échec l’un à l’autre. Un jour pourtant ces deux hommes, dont les armées continuaient à camper sous les murs de la ville, se brouillèrent et furent tout près d’en venir aux mains. Par bonheur, on les réconcilia, on les détermina même à licencier leurs deux armées, et la république fut sauvée.

Pour Pompée, ainsi désarmé, le problème à résoudre était celui-ci : trouver un moyen de ressaisir le pouvoir militaire et d’avoir de nouveau une armée dans sa main. Le moyen se trouva sans trop de peine. Les pirates couraient la mer, rançonnaient le commerce, et par leurs pillages faisaient hausser le prix du blé ; un Gabinius proposa de déclarer la guerre aux pirates et de constituer à cet effet un grand pouvoir militaire sans contrôle au profit de Pompée. Une pareille position, cent années plus tôt, n’aurait pas même été examinée ; elle fut acceptée et votée avec une facilité qui confond : c’est qu’elle répondait merveilleusement au nouvel esprit militaire, aux intérêts de ceux qui voulaient être soldats, à l’ambition de celui qui voulait devenir le maître. Cette guerre des pirates ayant été trop courte, la loi Manilia maintint à Pompée son pouvoir militaire pour achever la guerre de Mithridate. Pompée resta quatre années