Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/32

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en 1748, n’atteignit son terme qu’après 1840, et, comme dans la seconde moitié du. jmn0-siècle, ce furent.les idées françaises qui, par une sorte de réaction contre les exagérations des Tudesques, revinrent en honneur pendant la restauration et le gouvernement de juillet : Hegel, Heine, Börne, furent de chaleureux amis de la France et des défenseurs convaincus des principes de 1789.

Les choses ont bien changé depuis une trentaine d’années : c’est « la morale bourgeoise, la vie publique, la dignité nationale, » qui sont devenues les mots d’ordre des générations nouvelles. Les questions d’art, de métaphysique ou de science ne préoccupent plus les esprits qu’en seconde ligne, et la sourde crainte que la prophétesse, Rahel mêlait aux transports patriotiques de 1813, la crainte de « voir l’Allemagne devenir une nation, » est en train de se réaliser. Est-ce un bien, sera-ce un mal ? Les hommes en disputeront longtemps, selon qu’ils ont plus de sympathies pour les peuples honnêtes, laborieux et prosaïques qui font les « fortes nations, » comme on dit aujourd’hui, ou pour les aristocraties exquises qui élaborent des civilisations nouvelles, et lèguent à l’humanité ces trésors impérissables dont les meilleurs vivront encore dans les siècles à venir. Vaut-il mieux pour une nation jouir de la prépondérance politique ? est-il préférable de vivre dans un état modeste qui détourne les meilleures forces de la chose publique pour les diriger vers les choses de la pensée et de l’art ? vaut-il mieux qu’une société vive pour le plaisir, dans le plus noble sens du mot et sans jamais perdre l’idéal de vue ? vaut-il mieux que ses aspirations s’élèvent moins haut, et que sa conduite soit plus correcte ? Libre à chacun d’en penser ce qu’il veut et de préférer la prétendue décadence qui a produit Montesquieu et Voltaire, Rousseau et Diderot, à la grandeur de la puissante république transatlantique, qui n’a guère cessé d’engendrer de « braves gens et de mauvais musiciens, » pour parler comme Shakspeare. Ce qu’il n’est permis à personne, c’est de nier ou d’arrêter le courant d’un temps parce qu’il déplaît. L’Allemagne, après une halte de trente ans, a repris sa course à la recherche de son unité : aucune puissance humaine ne l’empêchera de l’acquérir. Il ne reste au spectateur qu’à s’en affliger ou à s’en réjouir, selon que son envie se porte sur la grandeur intellectuelle ou sur la puissance matérielle, à moins pourtant qu’il ne fasse taire ses passions personnelles pour étudier avec un égal amour et un même intérêt les manifestations les plus diverses du génie de l’histoire, dont l’action ne s’arrête jamais, quelles que soient les formes sous lesquelles il lui plaît de se révéler.


K. HILLEBRAND.