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JOSEPH JOUBERT

Dans un tableau général de la philosophie française au XIXe siècle, dont l’idée m’a souvent tenté, et en vue duquel j’ai tracé, à titre d’essais, quelques esquisses partielles, il devrait y avoir une place à part, un coin intime, et réservé du tableau, où seraient groupés ces inspirateurs d’idées, ces conseillers intimes du génie, philosophes d’instinct et de sentiment plus que de doctrine, écrivains non pour le publie, mais pour eux-mêmes, qui se sont tenus comme dans l’ombre des grandes renommées par excès de modestie, ou par une sorte de noble pudeur, de répugnance aux artifices, et aux violences de la célébrité.

Au premier rang de ce groupe, d’élite se placerait Joseph Joubert, ce doux rêveur qui fit si peu de bruit dans le monde pendant qu’il vécut, inconnu, ou à peu près, en dehors du cercle intime où s’’éoulait son âme avec sa vie en longs entretiens qui n’étaient guère que des méditations parlées.

Qu’est-ce que la destinée littéraire de Joubert, si on met en regard celle de son ami Chateaubriand ? De celui-ci on peut dire qu’il est entré de plain-pied dans la gloire. L’éclat impérieux du talent, l’instinct ou l’art de la mise en scène, le prestige des brillantes nouveautés de sentiment ou d’idée exagérées par le relief de l’expression, une certaine harmonie préétablie avec les tendances de l’esprit public et qui double l’effet du génie même par l’à-propos des œuvres ; voilà ce qui assure à certains écrivains une prise de possession immédiate de la renommée. Leur apparition est un avènement,