Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/370

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Par la sublime vanité
D’oser tout sur la foi d’un rêve,
Et de consumer l’heure brève
En essais d’immortalité.

Oui, pour la gloire, pour cette ombre,
Nous combattons seuls jusqu’au bout
La ruse, la force et le nombre ;
Oui, nous respectons malgré tout
Notre Alsace et notre Lorraine
Dans leur volonté souveraine,
Même entre tes bras étouffans !
Oui, nous gardons cette chimère
Qu’une patrie est une mère
Et ne livre pas ses enfans !

Tels nous sommes ; tu nous proposes,
Nous croyant terrassés enfin,
De choisir entre ces deux choses :
Ou trahir ou mourir de faim ;
Connais-tu pour nous la plus dure ?
N’en juge point par ta nature,
Arrière, implacable étranger !
Que chacun suive son génie,
Nous repoussons l’ignominie,
Empêche-nous donc de manger !

Tu veux, tandis que la rapine
Gorge tes peuples dévorans,
Nous faire signer la famine
Pour mieux nous canonner mourans !
Sois cruel ! Que par l’injustice
Ta victoire te rapetisse
Et nous serve à nous ennoblir !
Va, rends-toi le complice infâme
De la matière outrageant l’âme,
Triomphe jusqu’à t’avilir !

SULLY PRUDHOMME.