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des hauts domaines de l’imagination s’est plu à descendre dans les modestes régions de la vie réelle et commune.

Nous supposons que le mot de réalisme n’étonnera pas ceux qui conservent un souvenir précis de la plupart des romans de George Eliot. Malgré sa science, qui est bien au-dessus de son sexe, et son style, qui le met parfois au niveau des poètes, l’auteur des Scènes de la vie cléricale, d’Adam Bede, de Silas Marner, était un franc réaliste et, pour le dire tout de suite, un des meilleurs, justement parce qu’il se montrait capable de ne pas l’être. Dès son début, George Eliot se donnait comme tel. Avec une naïveté qui cachait bien quelque ironie, il déclarait manquer d’imagination [1] et ne savoir pas amuser son public avec de saisissantes péripéties ; il ne voulait pas arracher des larmes avec les haillons d’une misère dramatique, ni en faveur d’une aristocratie pathétique sous des vêtemens de velours. Il faisait pleurer sans velours ni haillons sur les incidens très réels de l’existence la plus médiocre. Honneur à la beauté divine de la forme ! pour lui, il aimait à représenter la vertu cachée sous un laid visage et le vice perçant à travers les agrémens de la physionomie. Que d’autres empruntent le pinceau du moine de Fiésole pour faire descendre du ciel une vision angélique, ou mieux encore qu’ils surprennent sur les toiles de Raphaël le secret de ses vierges à la fois saintes comme des mères et pures comme des enfans ; il ne voyait pas, quant à lui, pourquoi l’on devait bannir du domaine de l’art les bonnes vieilles femmes épluchant des légumes de leurs mains ridées, les braves et lourds paysans passant leur journée de loisir dans une auberge obscure. Ces larges dos voûtés, ces faces grossières éprouvées par les intempéries des saisons, ne lui paraissaient pas indignes du regard de l’artiste. Il y a bien peu d’anges, bien peu de héros, de beautés sublimes sur la terre : George Eliot se sentait trop d’amour dans le cœur pour le réserver tout entier à des personnes si rares. A l’appui de cette théorie des droits de la laideur, on nous permettra de citer ces lignes d’Adam Bede :


« N’y a-t-il pas, le ciel me pardonne, des choses aimables qui manquent de beauté ? Je ne suis pas sûr que la majorité des hommes ne soit pas fort laide, et même parmi les habitans de la Grande-Bretagne, ces « rois de la race humaine, » comme chacun sait, les figures écrasées, les nez mal faits, les teints olivâtres ne sont pas de rares exceptions. Cependant il y a chez nous bien de l’amour dans les familles. Parmi mes amis, j’en compte au moins un ou deux dont les traits sont tels que les boucles d’Apollon mises sur leur tête seraient franchement

  1. Scenes of clérical life, Amos Barton, chap. VII.