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peu à leur place, et pourtant il est à ma connaissance positive que de tendres cœurs ont battu pour eux, que sur leurs miniatures, flattées sans doute, mais pas encore trop belles, les lèvres des mères de leurs enfans déposent de secrets baisers. J’ai vu d’excellentes matrones qui dans leurs meilleurs jours n’ont pu être jolies, et qui cependant avaient dans quelque tiroir caché un paquet jauni de lettres d’amour ; de beaux enfans couvraient de baisers leurs joues blêmes. Il s’est rencontré, j’en suis persuadé, quantité de jeunes héros de moyenne taille et à la barbe naissante à peine, promettant de ne jamais accorder leur amour à une personne qui le céderait à une Diane ; dans leur âge viril, ils se sont trouvés fort heureux avec une femme dont la démarche n’était pourtant pas d’une entière correction. Dieu merci ! le cœur humain est comme les puissantes rivières : il n’est pas au service de la beauté, il roule ses flots avec une force irrésistible qui apporté la beauté par surcroît. »


Ces lignes ne prouvent pas seulement que George Eliot était réaliste ; elles montrent encore de quelle manière il a voulu l’être. Ses romans sont aussi comme les puissantes rivières ; sans se mettre en quête de la beauté, ils la trouvaient souvent, non celle de la forme, qui n’a pas d’âme, mais la beauté morale, qui transfigure. Naguère nous avons vu dans l’art, ainsi que dans les lettres, un réalisme bien différent, qui prétendait faire admirer la laideur pour elle-même et pour l’exactitude de la peinture. Que reste-t-il de cette fantaisie ? Celui de George Eliot avait des idées, et n’affectait pas de s’en passer. Il en est résulté cette double conséquence, que ses romans sont quelque chose de mieux que des modes d’un temps passé, et que l’auteur n’a pas besoin de changer entièrement sa nature et ses habitudes d’esprit pour s’élever à des conceptions plus hautes. Il donnait pour sujet à ses esquisses l’orgueil des doctrines et l’esprit de dispute dans les paroisses ; il s’efforce aujourd’hui de tracer en vers le choc des croyances et des civilisations.

Le poème de la Zingara espagnole, the Spanish Gypsy, n’est pas la première tentative de l’auteur dans un genre plus idéal. Il s’est mesuré avec les difficultés du roman historique avant de gravir les sommets de la poésie. Une étude morale encadrée dans une description du XVe siècle et de Florence, tel est le fond du livre de Romola, qui a été sa transition [1]. Cet ouvrage trahissait l’inquiétude et les tâtonnemens d’un esprit qui veut changer de voie. George Eliot se transportait en pays étranger, au siècle de Savonarole, mais avec une matière toute semblable à celles qu’il avait déjà traitées. C’était une faute : il convient que le sujet, le temps, le lieu, soient en

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1863.