Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/439

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lecteur et qui fait la vie du drame ? Si par hasard il penchait davantage du côté de l’élément des croyances, du devoir religieux, du repentir de la foi oubliée, reniée, il ne serait pas absolument dépourvu d’intérêt sans doute, puisque la foi, les croyances sont choses humaines ; mais il serait privé de l’élément le plus riche de la poésie, la passion. Plus d’une tragédie, plus d’un poème, ont vécu sur la passion toute seule ; le devoir réduit à lui-même ne saurait intéresser que des êtres de raison pure.

Une enfant de race bohémienne, après une victoire remportée sur les Maures, tombe entre les mains des Espagnols. Élevée dans la maison des ducs de Bedmar, nourrie des préceptes de la foi chrétienne, elle s’ignore elle-même et ignore son origine. Ceux qui l’ont recueillie lui ont dit qu’elle a perdu ses parens quand elle était au berceau. Elle s’est attachée à ses bienfaiteurs par reconnaissance ; mais un sentiment plus tendre l’enchaîne au jeune don Silva, leur héritier, et l’imprudence du noble duc, qui a perdu sa mère, l’instinct naturel, qui parle seul au cœur de Fedalma, établissent entre eux une affection mutuelle. Un vieillard, don Isidor, le prieur des dominicains, grand inquisiteur de Castille, oppose en vain ses conseils à cet amour déjà trop puissant. Bien que sa robe et son rang dans l’église commandent le respect, le duc est un caractère fougueux, ni les paroles du vieillard ni le caractère de l’inquisiteur ne sont capables de dompter une passion qui consent à se cacher seulement pour se dérober au joug et préparer les moyens d’assurer son triomphe. Le moment approche où Silva compte déclarer son amour et donner à la bohémienne le droit de s’appeler duchesse de Bedmar ; la fille des en fans du désert sera reçue à la cour, elle aura sa place parmi les plus nobles dames de Castille.

Cependant Fedalma sent naître en elle je ne sais quels penchans de liberté dont elle ne se rend pas compte ; la vie tranquille d’une châtelaine lui pèse. Elle rêve des voyages lointains, des courses aventureuses, les jours consacrés à la fatigue, les nuits passées sous la tente. Des visions singulières de campemens, de peuplades toujours en marche, passent devant ses yeux dans la solitude de sa douce retraite. Elle voudrait fuir sans savoir où ; il lui prend des désirs étranges de s’échapper, de changer d’horizon, de courir plus loin, plus loin encore, le sang de la bohémienne parle enfin. Fedalma s’étonne d’elle-même, de ses fantaisies, de ses tristesses. Cette peinture d’une âme à qui se dévoile confusément son passé, son avenir, est une des preuves les plus heureuses que George Eliot ait données de son talent. Un jour la nature indocile de la fille des Zingari éclate et donne aux habitans de Bedmar le scandale de la voir danser en public. La foule était assemblée sur une place ;