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beaucoup mieux faites pour sentir l’amour que pour l’exprimer ? George Eliot a commencé tard à se mettre en communication avec le public ; avait-il passé le moment où l’on connaît l’amour profond qui ne songe pas à s’analyser lui-même ? On dirait qu’il n’a voulu le connaître que par les ravages que cet amour produit ou même par les fautes dont il est responsable. L’auteur ne l’admet que pour peindre les remords qui en sont la conséquence. A dire le vrai, cette passion est absente de ses œuvres, et, comme un véritable réaliste, il ne croit qu’à deux sortes d’affections entre les deux sexes : l’entraînement du plaisir et le penchant légitime obéissant à loisir au vœu de la nature. Suivant lui, il n’y aurait en ce monde que des Arthur Donnithorne pour mettre à mal de jeunes évaporées comme Hetty, ou des Adam Bede, tels que le brave fermier qui, après avoir essayé d’épouser Hetty, se rabat sur la quakeresse Dinah Morris, beaucoup plus capable en effet d’assurer son bonheur. Ce n’est pas seulement dans Adam Bede que George Eliot se plaît à représenter les secondes amours allumées par des feux plus sages dans des âmes qui ont eu la prudence de se préserver de l’incendie trop violent. Il est évident pour nous qu’il ne croit pas à la flamme sacrée chantée par les poètes, aux grandes passions tragiques étalées sur la scène. Il l’accepte comme une folie, et c’est au mal produit par cette folie qu’il s’attaque. Elle est à ses yeux une maladie, et il ne trouve d’énergie et de puissance que pour en décrire les funestes effets. L’amour dans Silva est toujours à l’état de remords, jamais expansif et libre, comme c’est le caractère essentiel de cette passion. Je ne vois dans ce long poème de sept à huit mille vers qu’un moment, un seul, où les deux amans se rejoignent et se donnent mutuellement quelque assurance du sentiment qui les rapproche : c’est lorsque don Silva vient retrouver Fedalma dans le camp bohémien. Quelle situation que celle d’un tel amant qui abandonne tout pour son idole, que celle d’une maîtresse à qui l’on donne une telle preuve d’amour, et cela au moment où ils devaient se croire à jamais perdus l’un pour l’autre ! George Eliot a-t-il su trouver les paroles qu’ils doivent s’adresser ? On en jugera par ces lignes :


« FEDALMA. — Cher amant, vous vivez donc, et vous avez cru en moi ?

« DON SILVA. — Nous voici réunis une fois encore. Le désir est noyé dans le bonheur.

« FEDALMA. — Vous ne m’avez donc pas haïe, vous ne m’avez pas crue ingrate ? vous n’avez pas eu de mon amour une faible idée, parce que je vous avais quitté ?

« DON SILVA. — Chère enfant, j’avais confiance en vous comme les