Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/535

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ils se sont constitués et multipliés après la révolution du 4 septembre. Ils sont issus des réunions publiques autorisées par la loi de juin 1868. Les réunions publiques pouvaient discuter toute sorte de questions, à l’exception des questions politiques et religieuses ; on les avait du reste étroitement réglementées et surveillées : elles étaient obligées de constituer chaque soir leur bureau, afin de ne pas enfreindre les lois encore subsistantes sur les associations, et la présence d’un commissaire de police, assisté de deux agens ou de deux secrétaires, y était indispensable. On n’y pouvait attaquer le gouvernement que par la voie indirecte de l’allusion, et il était formellement défendu d’y exposer le mécanisme du gouvernement républicain et de faire entre la république et l’empire des comparaisons qui n’auraient pas été à l’avantage de l’empire. En revanche, on avait carte blanche pour démolir la société, et le commissaire de police, d’ailleurs assez embarrassé de son rôle, ne s’opposait point à ce qu’on démontrât de la manière la plus péremptoire que la prochaine révolution sociale ferait justice du régime propriétaire et malthusien pour le remplacer par le communisme ou le collectivisme. On ne pouvait toucher aux fonctionnaires et à l’administration, car c’eût été faire de la politique, mais on pouvait commenter sans trop de gêne le célèbre aphorisme de Proudhon sur la propriété, et qualifier les bourgeois d’exploiteurs et de sangsues, car en attaquant la propriété et les bourgeois on faisait de l’économie sociale, chose bien différente de la politique. Les réunions publiques avaient eu d’abord quelque peine à se créer un personnel ; depuis dix-huit ans, les orateurs n’avaient pas eu de fréquentes occasions de se former. Il restait bien pourtant quelques vieilles épaves des clubs de 1848, et on ne tarda pas à les voir reparaître : ces revenans de la république démocratique et sociale n’avaient, suivant la mauvaise habitude des revenans, rien appris et rien oublié. Ils récitaient les mêmes phrases en les accompagnant des mêmes gestes. Les auditeurs de la génération de 1848 qui assistaient à la réunion publique de la Redoute, du Pré aux clercs ou des Folies-Belleville, pouvaient se croire encore au club du Conservatoire ou au Club des clubs. Comme la princesse enchantée des contes de fées, ils se réveillaient au milieu de la cour de sa majesté le peuple, comme le nommait naguère M. Félix Pyat, et ils en tendaient finir la phrase commencée, il y avait tantôt vingt ans, par les courtisans de ce monarque amoureux de phrases. Cependant la réalité apparaissait à travers la féerie, les courtisans avaient vieilli, et dans le sous-sol du palais les marmitons étaient en passe à leur tour de devenir chefs de cuisine. Les membres du congrès de Liège, les délégués de l’Association internationale des