Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/572

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de la ruse, elle est réduite à s’attester par tous les excès de la force au moindre signe d’une résistance patriotique. Ce n’est pas une plainte vaine que nous avons la faiblesse d’élever, comme M. Jules Favre le disait récemment avec fierté, c’est un système que nous montrons à l’œuvre : ce système, c’est la destruction et la ruine. L’invasion prussienne a commencé en fusillant des paysans lorrains ou alsaciens qui se défendaient, elle continue en semant la mort, la dévastation partout où elle passe et où elle rencontre une protestation du sentiment national. L’autre jour un honorable pasteur protestant, M. Cailliatte, retraçait cette navrante histoire dans une lettre qu’il a écrite au Times, et qui nous est revenue, probablement sans passer par les mains de M. de Bismarck. Il racontait la triste aventure d’un charmant village du pays chartrain, de Cherizy. Sous prétexté qu’un détachement allemand avait eu affaire dans les environs à des francs-tireurs, on arrive à Cherizy. Les uhlans se précipitent dans les rues et sabrent tout sur leur passage. Cela fait, l’artillerie placée sur une hauteur voisine vomit la mort sur le malheureux village, et comme si cela ne suffisait pas, on va mettre le feu aux maisons, on enduit les meubles d’huile de pétrole pour les enflammer plus vite, car ces messagers de l’idée allemande marchent munis de tout ce qu’il faut pour ne pas perdre de temps, pour régulariser la destruction. À Houdan, mêmes excès pour se venger de la résistance de Dreux. Sait-on, d’un autre côté, ce qui s’est passé à Ablis, non loin de Versailles, toujours à la suite d’une affaire meurtrière, non plus avec des francs-tireurs, mais avec des gardes mobiles ? Ici c’est un soldat prussien qui raconte le fait. Une brigade entière marche sur la petite ville, et bientôt Ablis n’est qu’un amas de ruines. On fait cependant aux femmes, aux enfans et aux vieillards la grâce de les chasser. Quant aux hommes, ils sont impitoyablement taillés en pièces, massacrés, puis on met le feu aux maisons, aux granges. Jusque dans la nuit, les flammes s’élèvent au-dessus de la ville détruite, et le soldat prussien, qui n’est pas sûr d’avoir travaillé à une bonne action, quoiqu’on lui ait dit que la punition était juste, ce soldat ajoute avec naïveté que « ce fut un jour comme on en a vu rarement dans l’histoire du monde, et qu’en vérité il y a eu une clameur universelle contre ce fait. »

Voilà pourtant la désolation qui s’étend à vingt-cinq lieues autour de Paris, et, selon le témoignage honnêtement indigné de M. Cailliatte, la terreur inspirée par les Allemands, par leurs réquisitions, par leurs violences, est telle que de tous côtés dans le pays on n’entend parler que de suicides, de malheureux devenus fous, de femmes qui se sont jetées dans les puits à l’approche de l’ennemi. M. de Bismarck, qui prétend que les ballons sont contraires aux lois de la guerre, ne compte-t-il plus l’humanité parmi ces lois ? Puisque les Allemands ont avoué l’intention non plus seulement de soutenir la lutte contre une armée ou contre un gouvernement, mais de démembrer la nationalité fran-