Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/589

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de deux siècles, l’esprit de conquête par la force ou par la ruse. L’histoire de ce peuple n’est qu’une longue série de coups obliques ou droits, d’une moralité plus que douteuse, portés sur ses voisins ou ses alliés. On a appelé la Prusse la Macédoine des temps modernes. Le mot est juste. C’est la même ambition à froid, la même politique astucieuse, calculatrice et tenace, servie par l’instinct ou le génie militaire de ses rudes souverains. Toute cette grandeur de la Prusse s’est composée laborieusement, pièce à pièce, d’acquisitions violentes aux dépens des états voisins, de concessions imposées à des principautés plus faibles, de portions de larcins faits en commun avec des puissances peu scrupuleuses, comme il advint pour les trois démembremens de la Pologne, dont la Russie jeta dédaigneusement une part à la convoitise prussienne. Cette histoire pourrait porter pour épigraphe ce mot qui vient si naturellement aux lèvres du chancelier du nord quand une discussion le gêne ou qu’un obstacle s’élève : la force prime le droit. On pouvait croire cependant, on pouvait espérer que la Prusse, devenue la tête politique et militaire de l’Allemagne, aurait changé ses sentimens et ses mœurs, comme il arrive parfois aux parvenus qui veulent faire honneur à leur fortune. Non ! malgré les progrès scientifiques et intellectuels dont elle est si fière, en dépit des leçons de ses philosophes, au fond, elle n’a pas changé. Elle est restée la même avec plus de politesse dans les formes, mais sans rien abandonner de ses instincts primitifs, de sa dureté et de sa rapacité.

C’est bien une guerre de conquête qu’elle nous fait, on le voit clairement aujourd’hui. En outre et malgré les apparences, c’est la Prusse qui a voulu cette guerre. Ce qui nous empêche de voir juste en France dans les responsabilités de la lutte, c’est le souvenir du gouvernement imprévoyant qui l’a commencée ; mais oublions un instant, si c’est possible, la série de fautes sans nom et de défaillances sans excuse par lesquelles ce pouvoir s’est perdu et a manqué perdre la France avec lui. Essayons de discerner les choses dans leur origine et de déterminer pour chacune des deux nations sa responsabilité et son rôle. La part de la France est assez lourde sans qu’on l’aggrave encore. Elle porte le poids des duplicités malheureuses d’un gouvernement qui passait son temps à jouer au plus fin, à ce jeu où le malheur voulut qu’il ne fût pas le plus habile. Elle a épuisé tout ce que peuvent produire d’humiliations et de désastres la légèreté et l’infatuation poussées au-delà du vraisemblable. Elle a été punie par la malveillance de l’Europe d’une déclaration de guerre inopportune. Elle a failli périr pour avoir abandonné en des circonstances si graves la direction de ses affaires à des esprits légers ou à des volontés inertes ; mais la faute de la France est