Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/596

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soldats ont passé a la chance de n’être appauvrie que pour quelques semaines. Là où la méthode prussienne a passé, elle a fait scientifiquement son œuvre, et l’œuvre est bien faite : tout est vide dans la chaumière et dans le village, tout est détruit ou pris. C’est la glorieuse différence d’un peuple méthodique avec ces nations étourdies qui font tout au hasard, au mépris des règles et des formalités !

Les Anglais eux-mêmes, témoins si stoïques de nos premiers malheurs, commencent à s’émouvoir d’un pareil spectacle. L’un d’eux déclarait l’autre jour qu’il est bien difficile de juger aujourd’hui, d’après de tels actes, « que la Prusse porte l’étendard de la moralité… Ce sont en tout cas de singulières leçons que nous donnent ces pionniers de la civilisation… Malheur à eux, ajoutait-il, s’ils ont un revers ! Ils ont peu de merci à attendre des propriétaires de maisons détruites, de villages ruinés par des contributions forcées, de familles réduites au désespoir par la misère, des pères de francs-tireurs tués de sang-froid. Tôt ou tard il y a une Némésis pour la cruauté. »

Nous avons affaire à des Attilas lettrés, savans, philosophes et jurisconsultes. Est-ce une consolation, et qu’y gagnons-nous ? Est-il plus doux pour nos paysans de tomber au coin de leur chaumière incendiée, frappés à mort sous la formule d’un droit de fantaisie, que massacrés simplement et sans phrase par la hache d’un barbare ? Ce qui est triste pour l’histoire de l’humanité, c’est qu’en nous faisant cette guerre inexpiable, nos ennemis ont semé derrière eux une haine éternelle. Cela ne s’était jamais vu au même degré. Nous avons été, dans ce siècle, en guerre avec les Anglais, les Russes, les Espagnols, les Autrichiens. Pas une rancune sérieuse n’a survécu à cette nécessité sanglante de la politique qui a eu son jour, qui n’a pas eu de lendemain dans le ressentiment des peuples. Ici combien tout diffère ! On dirait que nos ennemis le sentent, et c’est pour cela sans doute qu’ils veulent nous écraser. Ils ont peur, s’ils se retirent avant de nous avoir détruits, de laisser vivre derrière eux la vengeance.

Cet esprit prussien, dans ce qu’il a à la fois de sophistique et d’intraitable, semble s’être incarné dans un homme. Ce sera pour l’historien de l’avenir un type curieux à étudier que celui du chancelier de la confédération du nord. Qu’il réussisse ou non dans son œuvre monstrueuse, qu’il laisse après lui dans sa patrie le renom d’un homme de génie (à quel prix, grand Dieu !) ou celui d’un homme funeste, auteur des catastrophes terribles qu’il s’expose à déchaîner sur son pays, il restera comme un des problèmes les plus irritons proposés à la psychologie et à l’histoire. Cet homme-là est vraiment un phénomène dans l’ordre moral. Les correspondans des journaux anglais, groupés autour de l’état-major prussien, l’étudient avec une obstination où perce déjà comme une vague inquiétude. Ils nous représentent dans leurs familières peintures ce Prussien