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encore inconnue. M. Boudin n’est pas polygéniste comme le docteur Knox et M. Bertillon. Il croit à l’unité de l’espèce humaine ; mais, entraîné sans doute par les habitudes d’esprit d’une carrière toute médicale, il ne s’est pas rendu assez compte de la flexibilité des organismes et de l’influence des actions du milieu. La race une fois formée paraît être pour lui quelque chose de définitivement fixé, incapable de se plier aux exigences d’un changement d’habitat, ou mieux, de conditions d’existence un peu marquées : non qu’il soit aussi absolu que semblerait l’indiquer le titre de son travail ; il fait parfois de sages réserves et signale des exceptions. A proprement parler, il ne traite même pas le sujet dans sa généralité, et il s’attache surtout à l’histoire de quelques races. Il marche toujours appuyé de documens et de chiffres puisés aux meilleures sources ; malheureusement, il ne saisit pas toujours la signification des matériaux si consciencieusement réunis, et ses conclusions se trouvent par suite en désaccord avec les faits dont il méconnaît l’importance.

Les questions dont il s’agit ici sont toujours complexes. Tout fait d’acclimatation est une sorte de résultante dont les deux composantes sont la race et le milieu. Qu’il puisse exister des races vraiment cosmopolites, c’est-à-dire capables de se propager indéfiniment dans tous les lieux habités, c’est ce qu’admet M. Boudin lui-même, et il cite la race juive. On a trouvé en effet des Juifs établis partout où l’on a pénétré, sauf peut-être chez les Esquimaux. Partout aussi leurs familles sont nombreuses et prospères. En Prusse comme en Algérie, le chiffre des décès, comparé à celui des naissances, est moindre chez eux que chez les chrétiens et les musulmans. A cet exemple pris chez un peuple sémitique, on peut en ajouter un second fourni par une population aryenne peut-être quelque peu mélangée de sang dravidien. Je veux parler des Zingari, Gypsies ou Bohémiens. Partis de l’Inde à une époque indéterminée, ils se montrèrent en Bohême en 1417. Ils n’étaient alors que huit mille ; en 1722, on en comptait cinquante mille, aujourd’hui ils sont presque aussi universellement répandus que les Juifs eux-mêmes.

D’autre part, certains milieux paraissent propres à être habités par les races les plus diverses. Nous citerons en particulier la région moyenne des États-Unis, le bassin de la Plata, l’Océanie, l’Australie. Pour cette dernière, l’expérience est presque complète. A peu près toutes les nations européennes y ont des représentans aussi bien que les races nègres et chinoises. Nulle part je n’ai trouvé l’indication de difficultés que ces immigrans auraient eues as’ acclimater dans ce petit continent. Il y a pourtant à faire sur ce sujet quelques réserves dont il sera question plus tard.

En fait, l’homme est partout, sous les glaces du pôle comme au milieu des sables brûlans et des marais pestilentiels de l’équateur.