Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/654

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Gorgias émerveilla Athènes, qui pourtant, par la culture et le raffinement de l’esprit, n’avait rien à envier aux cités de la Sicile et de la Grande-Grèce. Après avoir charmé tout le peuple sur le Pnyx, l’ambassadeur dut donner des séances dans des maisons privées, se faire professeur de dialectique et de rhétorique. Les riches se disputèrent ses leçons, que l’on payait à la fois par une somptueuse hospitalité et par une somme d’argent qui variait suivant la fortune de l’élève. Depuis ce moment, Gorgias, prenant goût à des succès dont sa vanité et sa bourse s’accommodaient également, fit en Grèce de fréquens séjours, et y passa presque tout le reste d’une vie qui paraît s’être prolongée au-delà de cent ans. Il revint souvent à Athènes, où se trouvaient les plus fins connaisseurs, ceux dont les suffrages consacraient le mieux une réputation, comme font aujourd’hui, pour un artiste ou un chanteur, les applaudissemens de Paris ; mais il ne se fixa nulle part. Comme celle du conférencier moderne, la vie du sophiste ancien était une vie de voyages ; il trouvait plaisir et profit à promener de ville en ville sa brillante éloquence et le cortège des disciples qui le suivaient. Démocrates ambitieux, aristocrates jaloux de relever par l’éclat du talent le lustre de leur naissance et de leur richesse, tous rivalisaient à qui le retiendrait le plus longtemps. Nulle part la réception ne fut plus magnifique et il ne résida plus volontiers que chez ces princes thessaliens, les Aleuades de Larisse, qui, vers la fin du siècle précédent, avaient été les hôtes de Pindare. Aussi Gorgias paraît-il avoir aimé la Thessalie et y avoir exercé une certaine influence. On devine, à quelques mots ironiques de Platon, que la mode s’en mêla. Ces esprits un peu lourds et un peu endormis s’éveillèrent ; il ne suffit plus aux jeunes nobles thessaliens d’avoir le renom de hardis cavaliers et d’intrépides buveurs, ils s’essayèrent à l’éloquence, et, comme le Ménon qui discute avec Socrate dans le dialogue auquel il a donné son nom, ils se piquèrent de philosophie. Ce ne fut d’ailleurs là qu’un engouement passager. En dépit de ces tentatives, les Thessaliens, comme les Epirotes, restèrent toujours à demi barbares et, à tout prendre, moins voisins des Grecs que des Macédoniens et des Illyriens, dont ils les séparaient.

Comment Gorgias agit-il sur les esprits, et quelle idée faut-il se faire de ce que nous avons appelé, faute d’un terme plus juste, son enseignement ? C’est là une question à laquelle permettent de répondre d’une part les dialogues socratiques, tels que nous les lisons dans Xénophon et dans Platon, de l’autre les titres conservés de plusieurs écrits de Gorgias. Il ne faut se figurer ici rien qui ressemble aux cours érudits de nos professeurs modernes, ou même aux leçons que firent plus tard dans le Lycée Aristote, et Théophraste. Une méthode sévèrement didactique suppose une science