Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/655

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


faite ou qui se croit faite. Au début, durant toute la période de l’invention, pendant que la science s’ébauche, la manière dont on la communique se ressent des capricieuses allures et des bonds de l’esprit. Celui-ci est sollicité à la fois par toute sorte de tentations ; il court les aventures, il prend à travers champs, et le maître entraîne avec lui l’élève dans cette poursuite, qui a, comme une espèce de chasse, ses hasards, ses déceptions et ses bonnes fortunes. Le meilleur mode de transmission, celui qui associe le mieux le disciple aux recherches du sage, c’est alors la conversation, cette espèce de conversation d’un genre tout particulier que nous avons essayé de définir à propos des premiers dialecticiens. C’était donc ainsi que procédait le plus souvent Gorgias. Une fois que, dans la cour ou le jardin de quelque riche demeure, les curieux s’étaient groupés autour du sophiste, celui-ci, comme dit Platon dans le Ménon, « se mettait à la disposition de quiconque voulait l’interroger. » Alors un des assistans posait une question : il demandait par exemple « ce que c’est que la rhétorique et ce qu’elle promet à ceux qui l’étudient, » ou bien « si la vertu, au lieu d’être, comme beaucoup le pensent, un don de nature, se laisse enseigner et s’apprend comme la peinture et la musique. » L’entretien s’engageait. Tantôt le maître restait assis sur un siège élevé, espèce de trône autour duquel les auditeurs, serrés sur des bancs et des escabeaux, se rangeaient en cercle ; tantôt il marchait tout en parlant, et on le suivait en tâchant de se tenir aussi près de lui que possible pour ne rien perdre de ses paroles. « Quand nous fûmes entrés, dit Socrate dans un de ces prologues qui sont des chefs-d’œuvre, nous aperçûmes Protagoras, qui se promenait dans l’avant-portique ; sur la même ligne étaient d’un côté Callias, fils d’Hipponicos, et son frère utérin, Paralos, fils de Périclès, et Charmidès, fils de Glaucon ; de l’autre côté, Xanthippe, l’autre fils de Périclès, et Philippide, fils de Philomélès, et Antimœros de Mende, le plus fameux disciple de Protagoras, et qui aspire à être sophiste. Derrière eux marchait une troupe de gens qui écoutaient la conversation ; la plupart paraissaient des étrangers que Protagoras mène toujours avec lui dans toutes les villes où il passe, les entraînant par la douceur de sa voix comme Orphée. Il y avait quelques-uns de nos compatriotes parmi eux. J’eus vraiment un singulier plaisir à voir avec quelle discrétion cette belle troupe prenait garde de ne point se trouver devant Protagoras, et avec quel soin, dès que Protagoras retournait sur ses pas avec sa compagnie, elle s’ouvrait devant lui, se rangeait de chaque côté dans le plus bel ordre et se remettait toujours derrière lui avec respect. »

Dans-ce même dialogue, où Platon a réuni et mis en scène tous