Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/661

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jusqu’alors gardé à Athènes le caractère qui frappe dans la sculpture attique antérieure à Phidias, une certaine fermeté sobre et un peu maigre où l’imagination et la passion se dissimulaient de parti-pris ; mais à mesure que cette société s’enrichit, s’instruit et se raffine, ce qui lui suffisait autrefois cesse de la satisfaire : elle poursuit, dans les lettres comme dans les arts, un autre idéal, elle cherche, elle veut trouver, dans les œuvres de ses statuaires et de ses peintres, comme sur la scène du théâtre de Bacchus et à la tribune du Pnyx, quelque chose de plus complexe, de plus animé et de plus coloré. C’est à ce besoin que répond Gorgias vers le temps même où, malgré les protestations des Athéniens de la vieille roche, Euripide commence à faire applaudir ses inventions romanesques et son pathétique qui remue et trouble les âmes. Gorgias vint à propos ; c’est ce qui explique son rapide, son immense succès.

Si courts qu’ils soient, les fragmens que nous possédons, rapprochés des indications que nous devons aux critiques anciens, nous expliquent comment les Athéniens furent séduits et charmés, sans pourtant nous faire beaucoup regretter la perte des discours auxquels ils prirent tant de plaisir. Le fond de toutes ces compositions semble avoir eu assez peu d’intérêt ; indifférent par système et niant qu’il y eût rien de vrai, l’écrivain devait bien moins tenir aux choses qu’à la manière de les dire. Le style de Gorgias accuse d’ailleurs un travail si minutieux, si patient, que tout son effort devait s’y épuiser ; tout entier au souci de la forme, il ne pouvait beaucoup se préoccuper des idées, et les plus communes étaient celles qu’il aurait le plus de mérite à relever par les agrémens de sa diction.

Cette diction, il s’attache à lui donner une couleur poétique, qui plus tard, quand les grands écrivains d’Athènes auront fixé la langue de la prose, choquera les gens de goût ; au contraire, pour le moment, on y trouve du charme. C’est que la poésie avait de beaucoup précédé la prose ; elle avait suffi à la Grèce pendant de longs siècles, et c’est elle qui avait fait l’éducation de son esprit et de ses oreilles, elle qui alors encore était la première institutrice de la jeunesse : il semblait que la poésie seule fût capable de parler à l’imagination et de lui donner de vives jouissances. Voilà pourquoi Gorgias s’en tient aussi près que possible. Il emploie de préférence des termes poétiques ; il multiplie les métaphores hardies, il crée des composés étranges et des alliances de mots comme les aimaient l’ode et le dithyrambe. Ce n’est pas seulement par le choix des termes qu’il prétend rivaliser avec la poésie ; il veut, pour que l’illusion soit plus complète, garder quelque chose de la cadence et du rhythme des vers. A cette fin, il impose à la prose une construction symétrique dont aucune traduction, quelque soignée qu’elle