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pût avoir tort. Ces soupers et cette amitié n’aveuglaient pourtant pas sa raison. A celui qu’il appelait Salomon et Alexandre, il envoyait des vers où les réserves tenaient plus de place que les louanges.

Vous êtes un héros, mais vous êtes un sage :
Votre raison maudit les exploits inhumains
Où vous força votre courage ;
Au milieu des canons sur des morts entassés,
Affrontant le trépas et fixant la victoire,
Du sang des malheureux cimentant votre gloire,
Je vous pardonne tout, si vous en gémissez.


Frédéric s’accommodait de cette distinction entre sa raison et son courage, entre le philosophe et l’homme de guerre. L’homme de guerre augmentait dès le début de son règne les armemens dont il s’était moqué sous le règne de son père ; il mettait sur pied 200,000 hommes, accablait d’ennemi vaincu, comme si l’effusion du sang n’avait pas la paix pour terme et pour but, pratiquait cette maxime rédigée par lui « qu’après avoir abattu un arbre, il est bon d’en détruire jusqu’aux racines pour empêcher que des rejetons ne les remplacent avec le temps. » L’homme de guerre portait l’espionnage à la hauteur d’une théorie dans un chapitre de ses Principes généraux de la guerre. Après avoir cité Voltaire, on me permettra bien de citer Frédéric. C’est placer à côté du langage bienfaisant de la paix celui de la guerre dans toute sa crudité. En les appelant à la vie dans le même temps, en les unissant par l’amitié, il semble qu’une destinée ironique ait voulu faire le rapprochement entre les vœux crédules de la philosophie et la cruauté froide de l’ambition guerrière. Combien nous-mêmes nous pouvons profiter de ce contraste pour apprendre où finit la générosité, où commence la duperie ! Les fragmens qu’on va lire semblent écrits d’hier.

« Il y a, dit Frédéric, quatre sortes d’espions : les petites gens qui se mêlent de ce métier, les doubles espions, les espions de conséquence, et ceux enfin que l’on oblige par violence à ce malheureux emploi…

« Lorsque par aucun moyen on ne peut avoir dans le pays de l’ennemi de ses nouvelles, il reste un expédient auquel on peut avoir recours, quoiqu’il soit dur et cruel : c’est de prendre un gros bourgeois qui a femme, enfans et maison ; on lui donne un homme d’esprit que l’on déguise en valet (il faut qu’il sache la langue du pays). Le bourgeois est obligé de le prendre comme son cocher, et de se rendre au camp des ennemis sous prétexte de se plaindre des violences que vous lui faites souffrir. S’il ne ramène pas votre homme après avoir séjourné