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Gustave-Adolphe accourait au secours de la ville ; mais en capitaine prudent il voulait appuyer sur Spandau sa ligne d’opération. Dominé par un indigne sentiment de méfiance envers Gustave, l’électeur de Brandebourg ne voulut pas lui livrer sa forteresse, et lorsque les instances loyales du roi de Suède l’eurent enfin persuadé après plusieurs jours perdus, il n’était plus temps ; Magdebourg avait succombé. Cette conduite de l’électeur a été vivement flétrie par Schiller. Du reste Gustave-Adolphe ne fit point attendre le châtiment, car peu de semaines après Tilly perdait la bataille de Leipzig, qui portait à son comble la réputation militaire du roi de Suède. Un corps suédois pénétra jusqu’en Alsace, et la noblesse du pays se prononça pour la France et Gustave-Adolphe contre les impériaux ; l’Alsace expia cette sympathie en devenant l’un des affreux champs de bataille de la guerre de trente ans. Ses sentimens n’en furent point ébranlés. L’Alsace était dès lors perdue pour la maison de Habsbourg ; l’archiduc Léopold, qui le comprit, en mourut, dit-on, de douleur. Strasbourg,- si jalouse de son indépendance, ouvrit ses portes aux Suédois, et leur fournit passage, vivres et munitions. Belfort, dont l’importance militaire se révélait alors, résista aussi obstinément aux impériaux, qui voulaient s’ouvrir une voie pour pénétrer dans le royaume. L’alliance de la France et de l’Alsace était déjà dans les esprits [1]. Vainement Ferdinand II, imposant silence à son instinct pour satisfaire l’opinion de son parti, rappela-t-il Wallenstein, qui revint plus puissant et plus redouté que jamais. Il tint, il est vrai, Gustave-Adolphe en arrêt, lui reprit Leipzig, et lui présenta la bataille. Ce fut la célèbre bataille de Lutzen (6 novembre 1632), où Gustave paya la victoire de sa vie, mais où il trouva un vengeur dans Bernard de Saxe-Weimar, son lieutenant et son élève. « On devait craindre, dit Schiller, que la chute prématurée de ce grand homme n’entraînât la ruine de sa cause ; mais la perte d’un individu n’est jamais irréparable pour la puissance qui régit le monde. Deux grands hommes d’état, Oxenstiern en Suède, Richelieu en France, saisirent le timon des affaires échappé à la main mourante de Gustave, et le destin inébranlable d’une cause juste suivit son cours après la mort du héros. »

Rien n’est plus vrai que ces éloquentes paroles. Cependant le parti de l’union évangélique demeura fort abattu après la mort de Gustave. Un grand homme est comme un phare lumineux pour l’humanité qui cherche sa voie ; la nuit se fait quand il disparaît, et il faut longtemps pour se remettre des terreurs de cette obscurité. Telle fut l’impression produite parmi les confédérés à la mort de Gustave-Adolphe. Le chancelier Oxenstiern, tuteur de la fille de

  1. Voyez l’Histoire d’Alsace’, de Laguille, 1727, 2 vol. in-fol.