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LA
MARE D’AUTEUIL




Jeunes et vieux, ô vous, vengeurs de toutes sortes,
Oui, bravant la mitraille en avant des remparts,
Tombez, sous un ciel froid, dans les plaines, épars.
Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes,
Là même où vous aussi les voyiez autrefois,
Tous ces arbres couchés parmi leurs feuilles mortes,
J’ose m’attendrir sur les bois.

Ces bois nous étaient chers par leur site et leur âge.
Par l’ancêtre inconnu qui les avait plantés,
Surtout par la douceur des rêves enchantés
Qu’ils éveillaient dans l’âme en versant leur ombrage,
Par leurs sentiers étroits, leur sauvage gazon,
Et la fraîche percée où comme un clair mirage
Reculait leur vague horizon.

Là dormait une mare antique et naturelle
Où vers le piège lent des brusques hameçons
Montaient et se croisaient des lueurs de poissons.
Où mille insectes fins venaient mirer leur aile ;
Eau si calme qu’à peine une feuille y glissait ,
Si sensible pourtant que le bout d’une ombrelle
D’un bord à l’autre la plissait.

Trois chênes lui prêtaient leur abri vénérable.
Hors de la terre, autour de leurs énormes flancs.
Leur racine saillante improvisait des bancs,
Et vers l’heure où, l’été, le poids du ciel accable.
Leurs branches sur les yeux ivres d’un vert sommeil
Epandaient un feuillage au jour seul pénétrable,
Comme une tente en plein soleil.