Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/749

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Leurs hôtes coatiimiers, les enfans et les femmes,
Les rêveurs, les oiseaux, y coulaient l’heure en paix
Sous la protection de ces rameaux épais,
Qui, pleins d’une odeur saine, et par leurs longues trames.
Formant comme un grand luth toujours prêt à vibrer,
Rendaient l’air plus sonore au pur essor des gammes
Et plus suave à respirer.

Dans l’écorce, gravés par le prince ou le pâtre,
S’épelaient d’anciens noms qu’en ses nombreux retours
La sève agrandissait, mais effaçait toujours ;
Dans le tronc, restauré tout le long par du plâtre.
Ouvert et creux au bas, s’était accumulé
Un poussier noir, pareil à la cendre de l’âtre
Où des souvenirs ont brûlé.

Ces lieux étaient profonds : nous ne pouvons pas croire
Que les chemins errans qui se perdaient si loin.
Les gros chênes et l’eau tenaient tous dans ce coin.
Quel prestige éloignait leur limite illusoire ?
Et qui se rappelait, en y flânant jadis,
Que des hauts bastions l’austère promontoire
Bornait si près ce paradis ?

Jeunes et vieux, ô vous, braves de toutes sortes,
Au cri de la patrie en foule rassemblés,
Que la mitraille abat comme le vent les blés.
Pardonnez, si, ployant sous mes haines trop fortes,
Je songe par faiblesse une dernière fois
A ces arbres couchés parmi leurs feuilles mortes,
Si j’ose encore aimer les bois.

Les voilà donc à bas, ces géans séculaires,
Les bras épars, tordus dans l’immobilité.
Le faîte horizontal, ras et décapité ;
Sur leur entaille, on compte aux couches annulaires
L’ample succession de leurs ans révolus
Et le temps qu’ont dormi dans l’horreur des suaires
Ceux dont les noms ne vivront plus.

Ah ! peut-être, s’ils n’ont ni blessure qui saigne.
Ces arbres, ni douleur qu’attestent de longs cris.
Peut-être ont-ils souffert, outragés et meurtris,
Un tourment presque humain, digne aussi qu’on le plaigne ;