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Leur ruine, barrière aux chevaux des vainqueurs,
Inspire une pitié que la raison dédaigne,
Mais qui n’offense point les cœurs !

Peut-être cherchent-ils entre eux pourquoi l’automne
Qui suspendait la vie afin de l’apaiser.
Posant partout son deuil comme un discret baiser,
Farouche cette fois, frappe, ravage, tonne,
Et ne ressemble plus à l’automne de Dieu,
Ou bien comprennent-ils à l’emploi qu’on leur donne
Qu’un bel arbre n’est plus qu’un pieu !

Ils s’arment comme nous, fils de la même terre.
Leur sève et notre sang auront tous deux coulé
Pour cet illustre sol impudemment foulé !
Tandis que sous nos murs l’aigle à la froide serre
Amène ses pillards par les sentiers des loups.
Et que les autres bois font avec eux la guerre,
Ceux-là du moins la font pour nous.

Comme une vaste armée arrêtée en silence
Écoute au loin rouler un galop d’escadrons,
Des arbres abattus les innombrables troncs
Attendent, menaçans, taillés en fer de lance ;
Les souches des plus gros siègent comme un sénat
Qui, dans un grand péril, se recueille, et balance
Les chances du dernier combat.

Seuls, ces débris guerriers des beaux chênes demeurent ;
L’eau qui baignait leur pied n’est plus qu’un bourbier noir,
On ne reviendra plus à leur ombre s’asseoir :
Les couples sont brisés, tous ceux qui s’aiment pleurent ;
Leurs gardiens d’autrefois se sont faits leurs bourreaux,
Plus de nids, plus d’amours ! Qu’ils tombent donc et meurent
Comme les hommes, en héros !

Jeunes et vieux, ô vous, martyrs de toutes sortes.
Qui par une mitraille invisible assaillis,
Tombez en maudissant l’épaisseur des taillis,
Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes,
Comme un renfort venu de nos aïeux gaulois ,
Ces vieux chênes couchés parmi leurs feuilles mortes,
Je trouve un adieu pour les bois.


SULLY PRUDHOMME.