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Il vaut la peine d’examiner si cet étonnement est justifié par les précédens historiques, ou si au contraire le roi de Prusse et son ministre, en consultant les souvenirs du passé, n’auraient pas à être préparés à la proposition qui leur était faite, proposition conforme au principe même de l’armistice, à savoir de laisser toute chose en état pendant le cours de négociation de quelque durée.

Il est arrivé très fréquemment qu’au moment où un armistice était conclu, celui des belligérans qui avait eu des avantages se trouvait avoir dans ses lignes des forteresses occupées par les forces ennemies. Dans ce cas, voici ce qui arrivait : ou les places se trouvaient dans une situation qui ne permettait d’attendre ni une longue défense, ni des secours efficaces, et alors elles étaient remises aux mains du vainqueur ; ou au contraire le vaincu avait espoir de venir en aide aux garnisons bloquées, et il était stipulé qu’elles seraient ravitaillées au fur et à mesure de leurs besoins. Je ne sais si on peut citer des exemples de blocus continués sans ravitaillement pendant un armistice ; à coup sûr, s’il en existe, ce sont des cas très rares et tout à fait exceptionnels. Lorsqu’à Ferrières M. de Bismarck demandait la reddition de Strasbourg et de Toul, qui, ainsi qu’une trop prompte expérience nous l’a prouvé, étaient à ce moment hors d’état de tenir, il restait dans le droit traditionnel ; mais ici la situation était bien différente. Paris, comme il l’a prouvé du reste, n’était pas réduit aux abois, et en exiger la reddition était une énormité. M. de Bismarck le sentait bien quand il élevait la prétention d’obtenir des équivalens militaires à l’armistice, sans oser, lui qui cependant ne manque pas d’audace, exprimer le fond de sa pensée. Il fallait avoir la franchise de dire nettement qu’on ne signerait pas d’armistice sans Paris rendu. Autrement c’était une prétention exorbitante et toute nouvelle dans l’histoire de vouloir qu’un armistice étant conclu, une place aussi importante ne fût pas ravitaillée.

Citons les faits à l’appui de cette opinion. En 1774, après une guerre heureuse de plusieurs années, les Russes avaient repoussé les Turcs au-delà du Danube. Un armistice fut conclu à Giurgewo sous la médiation de l’Autriche et de la Prusse. Comme Ocksakow et Kinburn, places situées sur le bord de la Mer-Noire et appartenant alors à la Turquie, étaient bloqués par les Russes, l’article 6 fut ainsi rédigé :

« La Porte s’engage à ne pas renforcer pendant l’armistice les garnisons d’Ocksakow et de Kinburn, et à ne leur envoyer aucunes munitions de guerre ou de bouche, ni des instrumens ou outils de guerre, quoi qu’il lui soit libre d’envoyer les vivres les plus nécessaires pour les garnisons et les habitans. On accorde aux bâtimens qui seront employés à transporter ces vivres de pouvoir se retirer en cas de nécessité dans les ports de la Crimée ou dans les rivières de la Bessarabie. »

Au printemps de 1797, les victoires du général Bonaparte avaient réduit la monarchie autrichienne aux abois ; il était parvenu à vingt-cinq