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et aux règles élémentaires de la procédure. L’artisan athénien était sans comparaison bien plus au courant des questions politiques et législatives non-seulement que les ouvriers de nos villes, mais même que beaucoup de nos bourgeois. Il est juste d’ajouter que tout était alors plus simple, moins complexe qu’aujourd’hui, que ces petites cités n’avaient pas à résoudre d’aussi redoutables problèmes que ceux qui se posent devant nos grandes sociétés modernes, avec cette masse énorme et confuse du prolétariat qu’elles traînent à leur suite.

Pourtant ce peuple, malgré ses aptitudes exceptionnelles et l’éducation que lui donnent les habitudes démocratiques, n’aurait pas suffi, avec ses magistrats annuels, sortis du sort ou de l’élection, à gouverner ses propres affaires, à y mettre de la constance et de la suite. Ce rôle d’initiative et de direction, la force des choses l’assigna, par une conséquence naturelle d’un régime de liberté et de discussion, à ceux que l’on nommait à Athènes les orateurs (ρήτορες). Nous aurons dans la suite à faire connaître les principaux de ceux qui illustrèrent ce titre à Athènes ; il importe, avant d’esquisser le portrait du grand homme qui le premier régna par sa parole sur la démocratie athénienne, de dire en quelques mots quelles étaient dans ces institutions la place et l’action des orateurs.

Les orateurs, c’était ce que nous appellerions les hommes politiques, les hommes d’état d’Athènes. C’étaient des citoyens qui prenaient l’habitude d’assister aux délibérations du sénat quand elles étaient publiques, de suivre avec attention celles de l’assemblée du peuple, d’y prendre souvent la parole, de proposer, sous forme de décrets qu’ils avaient rédigés, des résolutions qu’ils soutenaient à la tribune. Parmi ces orateurs, il y en avait certainement beaucoup qui n’étaient que des brouillons présomptueux doués de quelque faconde ; mais le peuple athénien, quoi qu’en dise Aristophane, n’était pas uniquement composé de « gobe-mouches [1]. » « Athéniens couronnés de violettes [2] » ou « splendide Athènes, » c’étaient là des complimens traditionnels, de banales et sonores formules, qui pouvaient réussir pendant quelques jours à un débutant, dont la belle voix attirait les auditeurs, dont la bruyante obséquiosité et les hommages hyperboliques divertissaient la multitude ; mais est-ce à Athènes seulement que les charlatans ont le privilège de ramasser autour d’eux la foule ? Aristophane a beau répéter que le peuple, dès qu’il siège au Pnyx, est atteint d’aliénation mentale ; énumérez les orateurs qui ont pris sur lui une durable influence, et vous verrez que cette influence s’explique autrement que par la folie et l’illusion

  1. Chevaliers, 1262.
  2. Acharniens, 647-653.