Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 92.djvu/146

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occuper exclusivement. Il y a désavantage à être tout à la fois soldat et ouvrier de manufacture ou cultivateur. Par malheur, il n’est plus permis, en présence de ce qui se passe sur le continent, d’appliquer à l’art de la guerre ce principe de l’art industriel. Le soldat-citoyen est devenu partout une réalité. Les Anglais se demandent comment ils satisferont à cette nécessité du temps. Pour eux, la question se pose ; elle est loin d’être résolue.

Ce sera là, on n’en peut douter, la plus grave préoccupation de la session parlementaire qui vient de s’ouvrir. Ce devrait être en ce moment le plus important sujet d’étude du ministère. Cependant, à voir quels principes l’inspirent et de quels élémens il est composé, on peut douter que les hommes d’état auxquels la Grande-Bretagne a confié ses destinées accordent à cette question gigantesque l’attention qu’elle mérite. C’est qu’on ne peut demander aux hommes les plus éminens d’avoir toutes les aptitudes, pas plus que l’on ne peut forcer les terrains les plus fertiles à produire tous les fruits. Si l’on veut comprendre ce que sont les ministres de la reine, il faut se reporter au tableau séduisant de la prospérité de l’Angleterre que nous tracions il y a quinze jours. Sous quels auspices fut élue, il y a deux ans, la chambre des communes ? Que demandait-on au gouvernement ? Pacifier l’Irlande par des concessions aux cultes dissidens, développer l’initiative des colonies, étendre le commerce et l’industrie de la nation, surtout restreindre les charges publiques, par conséquent réduire les armemens et au dehors dégager la Grande-Bretagne de toute immixtion compromettante dans les affaires européennes. Nul n’était plus propre que M. Gladstone à réaliser ce programme pacifique. Aujourd’hui qu’il s’agit de constituer une armée nationale sur de nouvelles bases et de prendre une attitude vigoureuse à l’égard des puissances, que peut faire cet homme d’état, qui a laissé entendre tant de fois que la Grande-Bretagne ne doit se mêler que de ses propres affaires, et que l’armée n’est qu’une source de dépenses sans compensation ? M. Bright, l’éloquent organe de l’école de Manchester, l’apôtre de la paix à tout prix, s’est retiré du ministère ; mais il est bien connu que cette détermination lui a été imposée par des raisons de santé et non par un dissentiment d’opinion avec ses collègues. Deux autres membres du cabinet, M. Lowe, chancelier de l’échiquier, et M. Bruce, secrétaire de l’intérieur, se sont réjouis en public des défaites de la France. M. Cardwell, secrétaire du war office, s’est compromis devant le parlement en montrant qu’il ne sait pas même combien il y a de fusils dans les arsenaux ; est-ce à cet administrateur, quelque laborieux qu’on le dise, que le pays confiera la tâche immense de préparer la défense nationale ? Le