Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 92.djvu/221

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se produire, puisons notre courage dans un autre espoir que celui de la lutte. Après la résistance que l’honneur commande, aspirons à la paix et ne croyons pas que la France soit avilie et perdue parce qu’elle ne sait plus faire la guerre. Je vois la guerre en noir. Je ne suis pas un homme, et je ne m’habitue pas à voir couler le sang ; mais il y a une heure où la femme a raison, c’est quand elle console le vaincu, et ici il y aura bien des raisons profondes et sérieuses pour se consoler.

Pour faire de l’homme une excellente machine de combat, il faut lui retirer une partie de ce qui le fait homme. « Quand Jupiter réduit l’homme à la servitude, il lui enlève une moitié de son âme. » L’état militaire est une servitude brutale qui depuis longtemps répugne à notre civilisation. Avec des ambitions ou des fantaisies de guerre, le dernier règne était si bien englué dans les douceurs de la vie, qu’il avait laissé pourrir l’armée. Il n’avait plus d’armée, et il ne s’en doutait pas. Le jour où, au milieu des généraux et des troupes de sa façon, Napoléon III vit son erreur, il fut pris de découragement, et ce ne fut pas le souverain, ce fut l’homme qui abdiqua.

Les douceurs de la vie comme ce règne les a goûtées, c’était l’œuvre d’une civilisation très corrompue ; mais la civilisation, qui est l’ouvrage des nations intelligentes, n’est pas responsable de l’abus qu’on fait d’elle. La moralité y puise tout ce dont elle a besoin ; la science, l’art, les grandes industries, l’élégance et le charme des bonnes mœurs ne peuvent se passer d’elle. Soyons donc fiers d’être le plus civilisé des peuples, et acceptons les conditions de notre développement. Jamais la guerre ne sera un instrument de vie, puisqu’elle est la science de la destruction ; croire qu’on peut la supprimer n’est pas une utopie. Le rêve de l’alliance des peuples n’est pas si loin qu’on croit de se réaliser. Ce sera peut-être l’œuvre du xxe siècle. On nous dit que le colosse du nord nous menace. A jamais, non ! Aujourd’hui il nous écrase la poitrine, mais il ne peut rien sur notre âme. On peut être lourd comme une montagne et peser fort peu dans la balance des destinées. En ce moment, l’Allemagne s’affirme comme pesanteur spécifique, comme force brutale, — tranchons le mot, comme barbarie. Sur quelque mode éclatant qu’elle chante ses victoires, elle n’élèvera que des arcs de triomphe qui marqueront sa décadence. Au front de ses monumens nouveaux, la postérité lira 1870, c’est-à-dire guerre à mort à la civilisation ! noble Allemagne, quelle tache pour toi que cette gloire ! L’Allemand est désormais le plus beau soldat de l’Europe, c’est-à-dire le plus effacé, le plus abruti des citoyens du monde ; il représente l’âge de bronze ; il tue la France, sa sœur et sa fille ; il l’égorgé, il la détruit, et, ce qu’il y a de plus honteux, il la vole !