Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 92.djvu/684

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du premier âge ; c’étaient de véritables seigneurs féodaux, éloquens et instruits, maniant au besoin la dague et sachant lancer le faucon. Deux prélats surtout, Arnoul, évêque d’Orléans, et Adalbéron, titulaire du siège de Reims, dirigeaient alors, au double point de vue religieux et politique, cette église séculière de France qui, par un heureux esprit de conduite qu’elle ne devait pas conserver, rompait avec les vieilles doctrines pour devenir ce qu’on appela « l’église gallicane. » — Le clergé régulier, qui lui aussi subissait une sorte de rajeunissement, grâce à la réforme générale entreprise par l’abbaye bénédictine de Cluny, demeurait sous la main de Rome, et soutenait par conséquent le césarisme carlovingien. Hugues Capet, qui, comme tous les princes de sa race, était un politique avisé, ne négligea rien pour entretenir les patriotiques colères que l’abandon de la Lorraine avait suscitées dans les cœurs. Les Lorrains eux-mêmes avaient fini par abjurer leur antique attachement pour cette dynastie austrasienne qui tant de fois les avait trompés et vendus. On en eut la preuve lorsque Lothaire, profitant d’une compétition au trône d’Allemagne qui se produisit lors de la mort d’Othon II (983), se dirigea, suivi d’une armée, vers les bords du Rhin. Peuple et seigneurs d’Austrasie, loin de se donner cette fois au Carlovingien, se soulevèrent contre lui ; il dut faire à deux reprises le siège de Verdun, et ce ne fut que de vive force qu’il s’appropria une partie de la Lorraine. Derrière cette résistance inattendue, il n’y avait pas seulement la désaffection des Austrasiens, il y avait encore les trames de l’église, la propagande énergique de l’évêque Adalbéron, ou plutôt de son conseiller intime, le célèbre Gerbert, celui-là même qui écrivait un jour à son maître : « Lothaire est roi, mais de nom seulement ; Hugues ne l’est pas de nom, mais il l’est par le fait et les œuvres, aclu et opere. » Malgré la conquête violente de la Lorraine, Lothaire ne put donc recouvrer le prestige qu’il avait perdu. Les départemens de la reine Emma, son épouse italienne, achevèrent le discrédit dont sa famille était atteinte. Il mourut à quarante-quatre ans (986), empoisonné, dit-on, par sa femme. Sa dernière parole avait été un aveu poignant de l’impuissance où était tombée la glorieuse lignée de Pépin et de Charles ; le suzerain expirant s’était reconnu inférieur au vassal : Lothaire avait recommandé son fils à la tutelle de Hugues Capet.

Quel était ce prince légitime dont la minorité politique se trouvait ainsi constatée d’avance en lace du maître redouté des fiefs de France et de Paris ? Déjà déconsidéré aux yeux des peuples par sa précoce dépravation et par ses violences capricieuses, Louis V, alors âgé de dix-sept ans, n’était pourtant pas, malgré le surnom dont on l’a flétri, un roi « fainéant » proprement dit. S’il avait les vices des