Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/114

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gner toute alarme. Il laissait croire qu’il ajournait avec intention, non par impuissance ou par faiblesse, mais par prudence, pour ne pas lui attribuer trop de gravité, la répression d’une sédition puérile. Les plus clairvoyans sentaient bien qu’on jouait un jeu dangereux; ils pensaient qu’on ne saurait prendre trop de précautions contre un coup de main, qui, dans une aussi grande ville, peut en quelques heures accomplir une révolution, non-seulement sans le concours, mais à l’insu de la très grande majorité des habitans. Néanmoins, tout en blâmant le gouvernement de sa temporisation, ils ne doutaient pas eux-mêmes qu’il n’eût facilement raison des perturbateurs dès qu’il voudrait sérieusement agir. La confiance était générale dans le bon sens et dans le patriotisme de M; Thiers. Les organes les plus décidés de l’opinion démocratique étaient d’accord avec les journaux conservateurs pour souhaiter la bienvenue au chef du pouvoir exécutif élu par l’assemblée nationale. L’assemblée nationale elle-même, sans inspirer une égale confiance, obtenait plus de respect et de justice qu’on ne croit dans tous les partis où se conservait un peu de raison. Un journal qui se donnait à lui-même le nom de radical félicitait dès ses premières séances « cette assemblée, en majorité monarchique, » des gages qu’elle donnait à la république en choisissant un républicain pour président et en composant son bureau « d’hommes notoirement hostiles à l’ex-empire; » il ne doutait pas qu’elle ne fût a amenée par la force des choses à voir dans la république le seul terrain possible de conciliation, de paix, de liberté et d’ordre. » Les révolutionnaires extrêmes s’étaient seuls indignés de sa translation à Versailles. Les Parisiens les plus jaloux des droits séculaires de a la seule capitale possible de la France » lui savaient gré d’avoir résisté aux efforts qui tendaient à la retenir dans une ville du midi ou du centre, et d’avoir permis à Paris, en venant siéger dans son voisinage et en lui laissant toutes les grandes administrations, l’espoir de la posséder bientôt elle-même.

A défaut de griefs sérieux et universellement ressentis contre le gouvernement ou l’assemblée, l’opinion publique à Paris était-elle entraînée à favoriser l’esprit de désordre par le désir impatient de certaines réformes? On avait vu, à d’autres époques, des insurrections réussir en s’emparant d’une idée ou d’un mol qui faisait battre tous les cœurs. Rien de pareil au 18 mars. L’agitation était sans formule. On parlait partout d’une reconstruction de la société française comme du but vers lequel devaient converger tous les efforts; mais les idées les plus diverses s’attachaient à ces mots, et elles occupaient les esprits plutôt qu’elles ne soulevaient les passions. Le socialisme lui-même semblait craindre de se montrer. Il avait pris la direction du mouvement populaire sans arborer son dra-