Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/137

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papiers, emporté les clés de son cabinet de travail, et on le retenait lui-même prisonnier « en vue du prochain numéro. » On espérait que ce numéro serait sage. La commune acceptait la discussion de ses actes; elle ne supportait pas le mépris de ses droits : c’était détourner ses sujets de l’obéissance qu’ils lui devaient, c’était provoquer à la désertion dans la garde nationale. Peut-être les masses ne lisaient-elles guère la Revue des Deux Mondes ; mais elle se lisait ailleurs, partout dans les classes éclairées elle faisait le plus grand tort. Un gouvernement régulier ne pouvait se laisser traiter dans le monde entier comme un vil ramas d’insurgés. On voulait bien se contenter, au lieu d’une suppression qui « serait une trop grosse affaire, » de lui donner un avertissement, et, pour en assurer l’effet, on gardait un otage. L’effet ne se produisit pas. La Revue ne changea rien au ton à la fois mesuré et ferme de ses appréciations. On se décida alors à la frapper directement, et, pour que l’événement fit moins de bruit, on l’enveloppa dans la suppression en bloc de dix journaux. Le décret est du 19 mai, la commune mourut avant qu’il eût pu recevoir un commencement d’exécution.

L’espoir d’intimider la presse fut une des plus constantes et des plus grossières illusions de la commune. Elle eût voulu donner à son règne l’apparence d’une presse libre. Elle eut d’abord recours aux menaces, puis elle laissa agir « la justice du peuple, » c’est-à- dire l’irruption des gardes nationaux dans les bureaux et dans les imprimeries des journaux mal pensans; elle pratiqua ensuite des suppressions honteuses, pour ainsi dire, qu’elle s’abstint de publier : c’est assez tard que, reconnaissant l’impuissance de ses efforts, elle prit la responsabilité officielle de ses actes de rigueur. Elle n’y gagna rien. Les journaux qu’elle laissait vivre se faisaient un honneur de la traiter avec moins de ménagement, pour qu’on ne crût pas qu’ils achetaient son indulgence; ceux qu’elle condamnait à mort ressuscitaient au bout de quelques jours avec le même format, le même cadre et une opposition non moins vive. Le titre seul était modifié. Telle feuille a eu l’honneur de quatre suppressions successives sous quatre titres différens, elle ne s’arrêta que lorsque la publication de tout nouveau journal fut rigoureusement interdite sous peine d’être déféré à une cour martiale; mais son énergique rédacteur en chef ne s’arrêta pas. Depuis plus d’un mois, il était pourchassé par une police, enfantine dans sa brutalité même, qui ne parvenait à l’atteindre ni dans sa personne, ni dans les articles qu’il envoyait chaque jour à l’imprimerie. Quand il ne put plus se servir de sa plume, il se tint prêt à reprendre son fusil; il fut un des premiers parmi les gardes nationaux qui se rallièrent aux troupes : il était auprès du commandant Durouchoux lorsque celui-ci fut tué, et lui-même fut atteint d’une balle.