Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/139

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instant reposer les questions de principe, nous soulevons avec aussi peu d’opportunité les questions de personnes; nous nous complaisons dans des débats rétrospectifs sur les fautes qu’a pu commettre il y a quelques mois ou quelques années, parfois même il y a près d’un siècle, tel homme d’état ou tel général, et toutes nos passions sont en jeu dans ce qui ne devrait être qu’une appréciation historique réservée pour les temps calmes. Paris est une ville trop française pour ne pas retomber dans la même manie, les divisions lui sont trop naturelles pour qu’il ne l’exagère pas encore. Ce qui fait à la fois son charme et son malheur, c’est que chacun peut s’y faire une société de son choix assez large pour qu’on s’y renferme sans y étouffer. On n’y a pas comme en province, surtout dans les petites villes et dans les campagnes, des relations forcées avec des hommes de toute condition et de toute éducation ; il en résulte que les différentes couches de la population restent sans liens entre elles, sans habitudes communes qui leur permettent de s’entendre et d’agir les unes sur les autres. Même éparpillement pour les nuances d’opinions. Chacune est représentée par un groupe assez nombreux pour se faire illusion sur sa faiblesse, et ne pas sentir le besoin de se rapprocher des groupes les moins distans. De là bien des malentendus qui ont été pour beaucoup dans les folies que nous expions, et qui menacent de nous laisser de nouveaux sujets de repentir. II s’est fait cependant un progrès sensible. L’accord se réalise aisément dans les réunions électorales sur presque toutes les questions pratiques; il ne menace de se rompre que lorsque surgit tout à coup un de ces mots malencontreux qui ont le privilège de nous faire perdre notre bon sens. Le souvenir de l’abîme d’où nous sortons à peine est le meilleur et peut-être le seul remède à ces accès de déraison : quel plus fort lien que des souffrances endurées en commun et réclamant les mêmes moyens de salut? Dans un de ces nombreux comités qui se sont formés en vue des élections prochaines, on discutait, conformément à la manie française, une déclaration de principes. Un des assistans fit remarquer qu’il y manquait le point le plus essentiel, — le souvenir de la commune. On se récria : à quoi bon une telle mention? La commune est morte. — Eh bien! non, elle n’est pas morte! Elle vit dans les ruines qu’elle a laissées; elle se perpétue dans les idées fausses, dans les passions sauvages qu’elle représentait, et qu’elle n’a pas emportées dans sa chute : ne saurons-nous pas faire durer aussi le seul bien qu’elle ait produit, — ce large parti de l’ordre où elle a fait entrer tous ceux qu’ont révoltés ses excès, et dont la nécessité n’a pas disparu avec elle?


EMILE BEAUSSIRE.