Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/149

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d’angoisse et d’impatience m’agitait. En ce moment, un zouave parut sur le marchepied, et avertit ses camarades de la part du lieutenant qu’ils devaient se tenir prêts à tirer. En un clin d’œil, tous les chassepots furent chargés et armés. Le wagon s’en trouva hérissé, et la locomotive prit une allure plus rapide. On n’apercevait au loin que quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux perçans croyaient y reconnaître le casque à pointe des Prussiens. Tout à coup un obus parti d’un point invisible s’enfonça dans le remblai du chemin de fer; un autre, qui le suivait, écorna l’angle d’un wagon. Le convoi en fut quitte pour la secousse. Les zouaves répondirent à cette agression par quelques coups de fusil tirés dans la direction des masses noires qu’on voyait au loin.

Une heure après, le convoi était en vue de Sedan, et s’arrêtait bientôt à la gare, qui est située à 1 kilomètre à peu près du corps de place. Déjà les bataillons prussiens couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m’avaient fatigué à Mézières et à Rethel m’attendaient à Sedan. J’avais à peine fait quelques pas dans la ville, qu’un fourrier de zouaves m’engagea, ainsi que plusieurs de mes camarades, à retourner à la gare, où des caisses de fusils étaient arrivées, disait-il. Je m’y rendis en courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le fourrier. — Vous n’y comprenez rien, n’est-ce pas? me dit-il en riant : ne me fallait-il pas des hommes de bonne volonté pour enlever ces provisions? M’auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des armes?

Il n’y avait rien à répliquer à ce raisonnement. Ployant bientôt sous le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le chemin de Sedan, où mon détachement avait ordre d’attendre sur la place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner à la porte de Paris, par laquelle il était entré. Une rumeur effroyable remplissait la ville. Des aides-de-camp circulaient, des estafettes passaient portant des dépêches, des groupes se formaient au coin des rues; un homme vint criant qu’on avait remporté une grande victoire. Quelques incrédules hochèrent la tête. Une canonnade furieuse ne cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait le sentiment qu’une partie formidable se jouait de ce côté-là. Toutes les oreilles étaient tendues, tous les cœurs oppressés. Brusquement un sergent me tira de mon repos, et, faisant l’appel des hommes qui n’étaient pas armés, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades à la citadelle, où enfin on nous distribua des fusils. Le commandant de place, qui assistait à cette distribution, fit aux zouaves réunis en cercle une courte allocution pour les engager à s’en bravement servir, et au pas gymnastique le