Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/165

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biscuit ni une parcelle de lard : je n’avais plus d’autre fournisseur que le hasard. Je n’avais pas fait cinquante pas dans la campagne, que j’aperçus des ombres errant çà et là à l’aventure. Elles se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvemens alternatifs et irréguliers. Je compris que cette même pensée dont j’étais fier avait germé dans l’esprit d’un nombre respectable de soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient été proprement secoués. — Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde, si tu te presses, me dit un grenadier. — Je m’écartai. La pluie tombait toujours. A la première clarté du matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant l’herbe à l’extrémité d’un champ voisin. — Des côtelettes! me cria un camarade qui m’avait suivi. — J’avais déjà pris ma course du côté du berger. C’était un petit vieux grisonnant qui rêvait sous sa limousine, les deux mains sur son bâton. — Combien le mouton? lui dis-je.

— C’est que je ne suis pas le maître, et je ne sais pas si le propriétaire,... me répondit-il en se grattant l’oreille.

— Dis toujours.

— Dame ! répliqua-t-il en clignant de l’œil, on pourra croire tout de même que des maraudeurs en ont volé un,... ça s’est vu.

— Certainement.

— Alors c’est quatre francs.

Je lui donnai cent sous, et j’emportai le mouton sur mes épaules. On me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se répandit, comme une traînée de poudre dans les campemens, qu’un troupeau de moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d’Afrique se mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n’a de mystères. La clientèle du berger augmenta à vue d’œil. Il prit goût à sa spéculation, et, ses prétentions augmentant avec ses scrupules, la bête que j’avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure après : le troupeau s’évanouit comme un brouillard.

J’avais bien l’animal, et il n’était pas maigre, l’île me fournissait assez de broussailles pour avoir du feu; mais où trouver du sel ou du poivre? Où découvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes, supplications, rien ne me réussit. Mon compagnon n’avait pas été plus heureux. Il fallut se résigner à s’asseoir autour d’un quartier de mouton accommodé à la diable dans sa graisse. On l’avalait, on ne le mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me consolaient un peu. Nous eûmes du mouton, du même mouton, à dîner et à déjeuner pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l’aversion qu’il m’inspirait. Une heure vint où il n’en resta plus un débris. J’eus l’ingratitude de m’en réjouir. Les tristesses et la sobriété farouche des jours suivans l’ont bien vengé, rendant le règne du mouton, j’avais eu des instans de