Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/180

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volonté de m’évader. — Dînons d’abord, me dis-je, après quoi je songerai à mon projet.

Je dormis tout d’un trait jusqu’au matin. Les yeux ouverts, entouré de mes camarades qui ronflaient ou s’étiraient, je m’assis sur mon séant, et me mis à réfléchir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Où et quand trouverais-je une occasion meilleure pour m’évader? La surveillance semblait s’être détendue; j’avais dans ma ceinture assez d’or pour être assuré que le concours de quelque habitant du pays ne me manquerait pas. — Ce sera pour aujourd’hui, me dis-je.

La chose bien résolue, je descendis de mon grenier. Les officiers s’étaient réunis dans la salle à manger pour faire leurs adieux à la maîtresse du logis; je me coulai de ce côté. Mme L... avait les yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient à ses côtés. On était fort ému de part et d’autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le signal du départ. — Merci, madame, et adieu ! cria-t-il. — Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une petite main qui pressait la mienne. C’était la jeune fille qui, de la part de sa mère, m’offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derrière moi. Il était neuf heures, et l’on devait partir à neuf heures et demie. Il fallait se hâter. Je pris au hasard à travers le bourg. Au bout d’un quart d’heure, tandis que de tous côtés on allait et venait, j’avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait l’air bonhomme et paraissait solide ; j’allai droit à lui, et la bouche à son oreille : — Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs pour vous. — Tout en parlant, j’avais mis sous ses yeux une main où brillaient dix pièces d’or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans une bourse de cuir, me regarda du coin de l’œil, puis, voyant que personne ne l’observait : — Venez, me dit-il brusquement.

Je le suivis. Il marchait d’un air tranquille, et sifflait entre ses dents. Chemin faisant à travers des ruelles qui me semblaient interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me regardaient; mais il n’était pas neuf heures et demie encore, et aucun d’eux ne songea à m’arrêter. Le cœur me battait à m’étouffer. Une femme vint qui se mit à causer avec mon guide; je l’aurais étranglée; il ralentit son pas, puis la congédia, et reprit sa course le long des ruelles. Où me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite et pauvre, et me pria de monter dans le grenier. — Et vous n’en bougerez que quand vous me verrez.

En un clin d’œil, j’atteignis le sommet de l’escalier, et me jetai