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laissa de nombreux prisonniers aux mains de l’ennemi. Les Prussiens saisirent l’occasion; ils parlèrent à ces prisonniers le langage, non de vainqueurs insolens, mais de compatriotes, déplorant une erreur fatale qui armait les uns contre les autres les enfans d’un même pays. « Vous êtes libres, » leur dirent-ils, et à tous, avec des vivres, des vêtemens, ils offrirent les papiers nécessaires pour retourner dans leurs foyers, l’argent dont ils avaient besoin pour leur voyage ; ceux qui dédaignèrent de pareilles offres, et bien peu ne les repoussèrent pas, furent délivrés d’une surveillance trop active, ils purent bientôt s’échapper. De retour dans nos rangs, ils racontèrent, suivant les prévisions de l’ennemi, la façon dont ils avaient été traités, les singulières assertions qu’ils avaient entendues. L’œuvre de démoralisation, préparée déjà par tant de privations et de souffrances, fut rapide et profonde; huit jours après Beaune-la-Rolande, le commandant Dolfüs motivait la démission de son commandement sur le découragement de ces mêmes hommes qu’il menait naguère si intrépidement à l’attaque, sur la triste conviction où il était qu’à la première affaire nul d’entre eux ne le suivrait. Cette démission fut retirée depuis, mais qu’importe?

Dans d’autres régimens, sous des impressions différentes, se produisaient des effets identiques. La 1re brigade de la 2e division, à laquelle nous avions l’honneur d’appartenir et dont nous parlons plus souvent par cette raison même, s’était, à 6 heures du soir, ralliée presque tout entière sur le terrain qu’avaient occupé pendant l’affaire les compagnies de réserve des Deux-Sèvres, à 200 mètres du village. Les hommes, épuisés par les fatigues de la journée, étendus sur le sol humide, laissaient passer au-dessus de leur tête ces obus égarés, ces décharges de mousqueterie de plus en plus rares qui survivent encore à une longue lutte, et qui en marquent la fin. Abrités par un repli du terrain, ils attendaient, ignorant encore le résultat de la journée et prêts à toute éventualité, les ordres qu’ils auraient à exécuter. La nuit était froide et sombre. Néanmoins les flammes de l’incendie du village et des fermes environnantes l’éclairaient par places de leurs lueurs décroissantes. — De distance en distance, sur les hauteurs voisines, des feux de signaux brillaient un moment comme des phares sur la mer, et s’effaçaient quand la signification en avait été comprise. A nos pieds, devant et autour de nous, passaient et repassaient, pareils à des feux follets, les fanaux des voitures d’ambulance, venant ramasser les blessés sur l’étroit espace du théâtre de l’action, là où elle avait été la plus meurtrière. Soudain dans le silence de la nuit s’élèvent du village des chants de triomphe, — ces chants sont ceux de Vaterland. — Les ambulances se rapprochent, ce sont des ambulances prus-