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siennes. Plus de doute, la victoire, que nous espérions encore, appartient à l’ennemi. Dès lors la situation de la brigade apparaît pleine de gravité, et d’une gravité que nos généraux ne peuvent ignorer. Pourtant nul ordre n’arrive pour nous fixer sur ce qu’on attend de nous. Faut-il rester sur le terrain conquis par tant d’efforts en présence de l’armée ennemie dont nous avons compté les renforts, dont nous entendons les mouvemens d’artillerie sur les routes sonores, et que nous aurons demain tout entière sur les bras? Faut-il l’abandonner sans ordres pour éviter une catastrophe qu’il est trop facile de prévoir? Trois heures se passent dans cette attente, dans cette cruelle anxiété. Les officiers envoyés à la découverte du 18e corps annoncent qu’il a évacué le terrain où vers quatre heures et demie il a débouché à droite, à 300 mètres de la brigade, pour prendre part au combat. Tous affirment que partout ils n’ont rencontré que des ambulances et des patrouilles prussiennes. A 11 heures, l’ordre est donné par le commandant de la brigade de se mettre en marche dans le plus grand silence, et de regagner Saint-Loup-des-Vignes par la route qui relie ce village à Beaune-la-Rolande. La gravité de la situation est si bien comprise de tous, que les hommes, prévenus un à un pour ainsi dire par les officiers, se forment en rang et se mettent en marche sans que le moindre bruit éveille l’attention de l’ennemi. Partis quand déjà la brigade est engagée sur la route, les chevaux de l’état-major général et de son escorte révèlent seuls aux Allemands cette retraite qui leur arrache une proie assurée. Une décharge générale des grand’ gardes et des avant-postes ennemis salue nos cavaliers au passage. Quelques minutes après, ils ont rejoint la brigade, un moment retardée par le fossé dont nos pionniers coupent la route pour arrêter la marche de l’ennemi.

C’est là, dira-t-on, un incident commun à la guerre. Peut-être, et nous l’ignorons; mais, comme le premier renseignement qui nous fut donné en entrant à Saint-Loup fut que le grand quartier-général du 20e corps était à Bellegarde, à 15 kilomètres, le quartier-général de la division à Boiscommun, à 9 kilomètres, il devint évident pour tous que, sans la décision du commandant de la brigade, nous étions cernés par toute l’armée ennemie, et qu’en tout cas nous avions été abandonnés sans que nul se préoccupât de notre sort. Les réflexions que suggérait cet abandon sont faciles à deviner. Certes elles tendaient à affaiblir, sinon à détruire cette confiance des soldats dans leurs chefs que rien ne peut faire renaître quand elle s’est évanouie, et qui est assurément la première comme la plus indispensable condition de succès.

Quelle que fût d’ailleurs l’influence regrettable de ces incidens, il