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« Tours, 6 décembre.

« Le ministre de l’intérieur aux préfets et sous-préfets.

« Je suis informé que les bruits les plus alarmans sont répandus sur la situation de l’armée de la Loire.

« Démentez hardiment toutes ces mauvaises nouvelles, colportées par la malveillance dans le but de provoquer le découragement et la démoralisation.

« Vous serez strictement dans le vrai en affirmant que notre armée est en ce moment dans d’excellentes conditions, que son matériel est intact ou renforcé, qu’elle se dispose à reprendre la lutte contre l’envahisseur. Que chacun soit ferme et fort, que tous ensemble nous fassions un suprême effort, et la France sera sauvée.

« L. Gambetta. »


Ici s’arrêteront ces commentaires d’un des soldats les plus obscurs et les plus ignorés de cette désastreuse campagne. Il nous a semblé que nous avions pour les écrire un double devoir à remplir : le premier, de rendre hommage à la bravoure et au dévoûment de nos compagnons d’armes, bravoure, dévoûment méconnus, peut-être parce que souvent ce sont les ouvriers de la dernière heure qui, suivant la parole de l’Évangile, reçoivent le meilleur salaire, peut-être aussi parce que nous n’avions pas été choisis pour être les instrumens d’une volonté personnelle, et que nous n’étions que ceux de la délivrance de la patrie; — le second, celui de dire la vérité telle qu’elle nous était apparue, parce que, si l’on veut que le passé ne soit pas perdu pour l’avenir, c’est par la vérité seule que les enseignemens et les leçons qu’il contient peuvent devenir efficaces.

De toutes ces leçons, de tous ces enseignemens, celui que nous voudrions voir ressortir le plus clairement de notre récit est cette vérité trop méconnue des théoriciens de 92, admirateurs aveugles d’une époque qu’ils croyaient pouvoir recommencer : les armées, généraux et soldats, ne s’improvisent plus aujourd’hui; mais, quelque funeste que cette erreur nous ait été, il en est une plus déplorable encore : c’est celle qui nous a fait croire aux vertus de la dictature, et qui, après vingt ans d’un pouvoir personnel dont les conséquences logiques se révélaient chaque jour aux lueurs sinistres de nos ruines, poussait la France à se jeter de nouveau, pour être sauvée, dans les bras d’un homme, — moyen commode de salut en vérité, s’il n’était illusoire, et auquel ne recourent jamais les peuples inspirés du sentiment réel de la liberté. Ces peuples savent que les dictatures n’ont jamais rien sauvé, et qu’elles aboutissent toujours à quelque despotisme dégradant, despotisme d’un soldat de génie, de sophistes aux mains sanglantes, « bourreaux, barbouil-