Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/348

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reine Victoria, mais son pouvoir est bien plus limité que celui du président de l’Union. Allez du Canada en Australie et de là au cap de Bonne-Espérance, vous trouverez les mêmes institutions, les mêmes traditions, les mêmes habitudes en politique, le même self-government. Transportez-vous en Russie, vous êtes encore sous une monarchie, mais en réalité vous êtes dans un autre monde.

La vraie distinction est plutôt celle-ci : dans certains pays, la volonté qui dirige réellement les affaires est celle du souverain; dans d’autres pays, c’est celle de la nation. Le régime politique des premiers est un gouvernement despotique ou absolu, le régime des seconds un gouvernement libre ou représentatif. Certains états sont dans une période de transition et dans une situation mixte, la Prusse par exemple. En Prusse, la volonté de la nation exprimée par le parlement librement élu exerce une influence très grande sur la direction des affaires; mais en cas de conflit c’est la volonté du souverain qui l’emporte. En Russie et en Angleterre, il n’y a pas de conflit : en Russie, parce que la nation n’ose pas résister au souverain ; en Angleterre, parce que le souverain ne songe pas à résister à la nation. Le régime russe est franchement absolu, le régime anglais franchement représentatif. Que le pouvoir exécutif soit aux mains d’un roi héréditaire ou d’un président élu, si c’est en définitive la volonté de la nation formulée par ses représentans qui l’emporte, la situation est la même, le pays se gouverne lui-même, et c’est là l’important. Il faut aller au fond, sans se laisser tromper par les apparences du régime constitutionnel ou de la division classique des trois pouvoirs. Sous tous ces dehors, on est parvenu à établir dans des pays très civilisés un régime aussi complétement despotique que dans les empires asiatiques. Qu’un souverain nomme les chefs des provinces et des communes, que par leur influence il fasse nommer des représentans tout à sa dévotion, que par la crainte de déplaire ou par l’espoir d’avancer les juges préviennent ses ordres, et ce souverain, réunissant dans ses mains les pouvoirs exécutif et judiciaire, fera de la nation ce qu’il voudra.

Dès qu’on admet la distinction que je viens de rappeler, on voit aussitôt que ce qui est en question aujourd’hui, c’est l’avenir non de la république, mais des gouvernemens libres. Si les sociétés modernes se croient menacées d’une dissolution sociale, et si elles s’épouvantent à l’idée de l’anarchie, la monarchie constitutionnelle ne leur offrira pas un refuge plus assuré que la république. Dans la monarchie constitutionnelle comme dans la république, le pouvoir dirigeant émane du peuple. Or, si c’est des convoitises du peuple que la bourgeoisie s’alarme, c’est au régime absolu qu’elle demandera la force de résistance qu’elle désespérera de trouver en elle--