Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/355

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que le christianisme a répandu des idées de justice et de fraternité inconnues à l’antiquité; mais d’autre part notre situation économique est bien plus difficile. Les sociétés antiques pouvaient subsister au milieu des dissensions civiles les plus violentes. Tandis que riches et pauvres se disputaient le pouvoir, le travail n’était pas suspendu parce qu’il était accompli par les esclaves, qui, quoi qu’il arrivât, continuaient à fournir aux besoins des partis en lutte. Aujourd’hui ces esclaves, c’est-à-dire ceux qui accomplissent le travail manuel, sont devenus des citoyens; ils ont acquis le droit de suffrage, et ce sont leurs exigences qu’il faut satisfaire ou combattre. Les cités antiques ont supporté les luttes sociales pendant des siècles avant de demander le repos aux tyrans. La société moderne n’y résisterait pas un an.

Notre état économique diffère aussi complètement de celui du moyen âge. Le sort de chaque homme était alors fixé et en même temps assuré. Le cultivateur était attaché à la glèbe et soumis aux corvées; mais il avait toujours une portion du sol à cultiver moyennant une charge fixe, et les biens communaux, partout très étendus, lui fournissaient un pâturage pour son bétail, du bois pour construire sa demeure et pour chauffer son foyer. Il ne pouvait aspirer à sortir de sa condition ni à s’enrichir; mais il n’avait pas à craindre le dénûment absolu. Par les liens de la commune, il était fortement attaché au sein maternel de la terre à laquelle il était rivé, et dont il ne pouvait être détaché. Ses espérances ici-bas étaient très bornées, mais ses inquiétudes l’étaient aussi. La corporation offrait à l’artisan le même genre de sécurité que la commune rurale garantissait au cultivateur. Le salaire était fixé et protégé contre la concurrence par les privilèges des métiers. Pas de crise ni de chômage : le travail avait une clientèle connue et assurée. Entre le maître et l’ouvrier, la distance était à peine sensible ; tous deux travaillaient côte à côte dans le même atelier et vivaient de la même manière. Les discussions d’intérêt n’étaient pas rares, mais elles ne pouvaient prendre, comme en Grèce ou comme aujourd’hui, la forme d’une hostilité de classe à classe. La situation des boutiquiers était la même que celle de l’artisan. Seuls, les marchands qui trafiquaient avec l’étranger avaient plus de place pour se mouvoir et plus de moyens de changer leur condition en s’enrichissant. Tout à fait au-dessus, la noblesse, protégée par ses armes, ses châteaux-forts, ses richesses et les préjugés de caste, vivait comme dans un monde à part, inabordable et armé.

La société se trouvait ainsi complètement enchaînée dans le réseau compliqué de ses coutumes traditionnelles. Elle était immobile, mais stable. C’était un régime de classes subordonnées semblable à