Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/354

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J’ai dit que l’hostilité des classes peut aussi contribuer à l’établissement du despotisme dans nos sociétés démocratiques. Ce point exige quelques développemens. Ici encore l’histoire nous apporte ses enseignemens. Les choses se sont passées dans l’antiquité exactement comme nous les voyons se dérouler sous nos yeux, et ce qui rend cette expérience plus décisive, c’est que, la Grèce étant couverte d’une foule de petits états indépendans avec des lois très différentes, les mêmes révolutions se sont produites partout, mais point en même temps [1]. Par une série de luttes, les plébéiens ont conquis l’égalité des droits politiques; mais restait l’inégalité des conditions, qui leur parut bientôt insupportable. Pour faire cesser cette inégalité, effet de lois, ne suffisait-il pas de changer les lois? Disposant du suffrage et nommant les législateurs, c’est ce qu’ils essayèrent de faire. Tantôt on mettait tous les impôts à la charge des riches, tantôt on confisquait leurs biens en les forçant à l’exil ou en les condamnant à mort. Ailleurs on décrétait l’abolition de toutes les dettes, ou l’état s’emparait de toutes les propriétés pour en faire un nouveau partage. Les riches naturellement se défendaient par tous les moyens. Entre eux et les pauvres, l’hostilité était permanente, violente, et à chaque instant aboutissait à la guerre civile. « Dans toute guerre civile, dit Polybe, il s’agit de déplacer les fortunes. » «Les cités, dit M. Fustel de Coulanges, flottaient toujours entre deux révolutions, l’une qui dépouillait les riches, l’autre qui les remettait en possession de leur fortune. Cela dura depuis la guerre du Péloponèse jusqu’à la conquête de la Grèce par les Romains. » Sparte, ayant armé ses ilotes pour repousser l’ennemi, fut obligée de les combattre dans une lutte atroce, parce qu’ils voulaient se servir de leurs armes pour se rendre maîtres des propriétés.

Comme les plébéiens, même victorieux, ne parvenaient pas à établir l’égalité des biens, les luttes recommençaient sans cesse. Enfin les cités, épuisées par les dissensions sociales, découragées, lassées de tout, se réfugièrent dans la servitude pour avoir au moins quelque repos. Les tyrans parurent; ils sortirent partout du parti populaire et s’appuyèrent sur le peuple. Les familles patriciennes seules n’abandonnèrent jamais toute résistance. Cette marche des choses, partout identique, s’explique; elle résulte de la nature même de l’homme. Donnez le suffrage à celui qui n’a pas le bien-être, il est inévitable qu’il voudra se servir de l’un pour acquérir l’autre.

Les sociétés modernes ont cet avantage sur les cités anciennes,

  1. M. Fustel de Coulanges a résumé avec une lumineuse concision ce côté de l’histoire ancienne dans sa Cité antique.