Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/359

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force brute de leurs bras, et que cette force peut être empruntée aux animaux domestiques et à la vapeur, moteurs moins coûteux que les muscles humains. Ces ouvriers les moins rétribués et les plus nombreux sont encore les moins mécontens de leur destinée; ils n’ont pas commencé à regarder au-dessus d’eux. Ceux qui s’irritent le plus de leur sort et qui veulent à tout prix changer l’ordre actuel, ce sont les ouvriers d’élite, qui ont pris les habitudes et les besoins des classes supérieures, auxquelles ils portent envie; mais ces derniers s’efforcent de communique ars haines aux autres, et ils y sont déjà en partie parvenus.

En résumé, voici le sort que l’industrie moderne a fait aux artisans. Elle les a émancipés de toute entrave, elle les a arrachés à l’étreinte des corps de métier, elle les a groupés en masses compactes dans certains centres et autour des machines, elle a augmenté leur salaire; mais en même temps elle leur a donné des besoins nouveaux et les a exposés sans défense à toutes les fluctuations du monde des affaires, si souvent bouleversé par les transformations industrielles et par les crises commerciales.

Dans les campagnes, un changement semblable s’est produit. Là aussi on trouve plus d’activité, plus de goût pour toutes les améliorations, plus d’efforts pour s’élever et s’enrichir, mais aussi plus d’incertitudes, plus de tourmens, plus de causes de dissensions et de luttes. Autrefois la propriété de la terre n’était pas à la portée de celui qui la cultivait. Chacun avait sa part à mettre en valeur, qui restait la même. Aujourd’hui le paysan peut acheter la terre. Il le fait avec passion, et cette passion produit des miracles d’économie et de labeur; mais aussi elle le remplit d’agitations et de désirs. Il a dès lors appris à connaître les tourmens de la dette et de l’hypothèque en même temps que le stimulant de l’ambition. Jadis les prestations du locataire en travail ou en nature étaient fixées et réglées par la coutume; aujourd’hui elles le sont par la loi de l’offre et de la demande, à laquelle le métayage même n’échappe plus. La hausse des fermages est pour le fermier une cause de tourmens périodiques, une source d’inimitiés et de défiances entre lui et le propriétaire.

Partout donc où l’on jette les yeux sur nos sociétés démocratiques, on retrouve cette hostilité des classes qui a déchiré jadis la Grèce, et que les coutumes traditionnelles du moyen âge avaient assoupie. Maintenant une idée nouvelle a été proclamée; inscrite dans la plupart des constitutions, elle s’est emparée de tous les esprits : c’est que les hommes sont égaux. L’Évangile a introduit dans le monde cette audacieuse nouveauté, que les philosophes même les plus utopistes de l’antiquité n’avaient pas aperçue. Ce principe, il