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est vrai, n’était qu’un idéal qui ne devait se réaliser qu’après un grand bouleversement cosmique, sur « une nouvelle terre et sous de nouveaux cieux; » mais, le millenium attendu n’étant pas arrivé, la réforme, les constitutions des Etats-Unis et la révolution française en ont fait un idéal terrestre, dont nécessairement les démocrates modernes voudront poursuivre l’application. C’est en vain qu’on tentera de la limiter à l’égalité des droits politiques. De l’égalité de droit, ils voudront passer à l’égalité de fait. Jusqu’à présent, l’idée de l’égalité ne s’est pas implantée avec assez de force pour devenir une conviction vivante, ardente, décidée à tout pour atteindre son but, sauf dans quelques grandes villes et dans certaines catégories spéciales d’ouvriers; mais répétée sans cesse dans les meetings, passant de bouche en bouche comme un mot d’ordre et circulant ouvertement ou en silence dans l’Europe entière, elle sera embrassée comme un dogme par toutes les classes qui ont intérêt à la croire vraie, et qui en attendent une amélioration de leur sort.

La France a été deux fois déjà profondément troublée par l’explosion violente de ces idées, et cette explosion a eu lieu chez elle plutôt qu’ailleurs, parce que le Français s’> laisse entraîner plus que les autres peuples par la logique abstraite, parce qu’il donne aux idées plus de retentissement, plus d’expansion communicative, et qu’il veut en poursuivre la réalisation immédiate; mais ce n’est pas pour la France que le danger est le plus sérieux. L’égalité des conditions y est très grande, et plus de la moitié de la population jouit d’une part de la propriété foncière ou mobilière. Une liquidation sociale, comme on dit aujourd’hui, une confiscation de la propriété, comme on disait dans les républiques antiques, n’est pas à craindre, parce que ceux qui ont intérêt à défendre l’ordre sont plus nombreux que ceux qui ont intérêt à l’attaquer. L’égalité de fait, déjà en grande partie réalisée, préservera donc toujours la France des tentatives d’un bouleversement entreprises au nom du principe de l’égalité de droit; mais en Angleterre, où la propriété est concentrée aux mains de 30,000 familles, où les ouvriers de la campagne sont exclus de la possession du sol qu’ils cultivant, où les masses innombrables des ouvriers de l’industrie ont déclaré la guerre à leurs maîtres, où enfin l’inégalité éclate à tous les yeux, le danger est plus grand. Le travailleur rural n’est pas encore remué par les aspirations égalitaires, les ouvriers de la ville n’ont pas l’habitude des armes ni la tradition révolutionnaire, et la bourgeoisie, fortifiée par la lutte des partis et par le self-government, saura se défendre mieux qu’ailleurs. Seulement, supposez que dans quelques années, quand les idées de réorganisation sociale auront envahi toute la classe laborieuse, une grande guerre éclate, arrêtant le commerce et fermant les ateliers : les conséquences pourraient en être épouvantables, car la révolu-