Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/46

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ne devaient pas rentrer dans leur pays. Parmi les plus regrettables victimes, il faut citer en première ligne le lieutenant du génie Léondaritès, d’Olympie, un des combattans de l’insurrection crétoise. Il était connu dans toute la Grèce par sa noblesse d’âme et ses aventures légendaires. Ses ennemis eux-mêmes le respectaient. On racontait qu’un soir, en Crète, pendant qu’il sortait déguisé en marin de la maison d’une jeune fille qu’il aimait, et qu’il allait voir à travers l’armée turque jusque dans un village dévasté et saccagé, il fut suivi par un Crétois musulman qui, après l’avoir observé quelque temps, lui dit tout à coup : « Tu es Léondaritès. Les ruines que nous traversons, c’est toi qui les as faites. Là étaient mes jardins et tout ce que je possédais ; mais ne crains rien. Je ne t’en veux pas. Cela était écrit. Je te pardonne, car tu es un brave. » Le sort lui fut moins favorable sur notre sol ; il tomba dans le rang obscur qu’il avait choisi, sous la capote du simple soldat. Les officiers grecs s’étaient fait un point d’honneur de n’accepter aucun grade dans l’armée française. Ils voulaient qu’on ne pût élever aucun doute sur leur désintéressement. D’ailleurs ils n’entendaient engager que leur propre personne, et non le corps auquel ils appartenaient. Ce n’était pas le lieutenant du génie Léondaritès, c’était le citoyen de ce nom qui venait servir la France. Pour que cette situation fût nettement établie, le noble jeune homme avait envoyé sa démission au ministre de la guerre avant de quitter la Grèce. On lui répondit en le citant comme déserteur devant une juridiction militaire. Garibaldi lui offrit inutilement le grade de commandant. Il refusa avec beaucoup de dignité en disant : « Ce ne sont pas des grades que je viens chercher ici. Si j’en voulais, il n’y en a pas de plus honorable que celui que j’occupais dans l’armée de mon pays. Je reste ce que j’ai voulu être, un simple soldat du droit, un volontaire de la bonne cause. » Quelques jours après, il était mort.

Le Maniote Stéchoulis, montagnard de haute stature, aux formes sculpturales, taillé comme un marbre antique, était un ancien officier de l’expédition de Sicile, un de ces hommes dont le dévoûment s’offre d’avance à toutes les nobles causes. Il amenait avec lui près de 200 combattans. Un corps spécial qu’on appelait la légion hellénique était commandé par le Messénien Vitalis, un des jeunes collaborateurs de M. Gennadios, un des rédacteurs du journal l’Étoile. Quand on lui demandait pourquoi il s’intéressait au sort de la France et prenait les armes pour elle, il répondait par un touchant souvenir de l’expédition de Morée. « Je suis né à Calamata, disait-il ; ma ville natale avait été ruinée et incendiée par les Turcs. Les rares habitans qui survivaient encore y rentrèrent avec les troupes françaises pour réparer leurs ruines et chercher quelques débris de